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Avignon / 2026 - Entretien / Laure Werckmann
« Je suis une fille de Birkenau et vous ne m’aurez pas. » Survivante d’Auschwitz, Marceline Loridan-Ivens, « rousse, gauchère et juive », raconte sa vie de rescapée, hantée par la mort et ses fantômes. Laure Werckmann condense le récit de Marceline, où l’artisanat du théâtre se fait le gardien d’une liberté tendue vers la vie.
Qu’est-ce qui vous a poussée à porter à la scène ce récit de Marceline Loridan-Ivens, actrice, cinéaste et écrivaine engagée ?
Laure Werckmann : Ce livre m’a profondément bouleversée. Dans ce récit autobiographique publié en 2018, l’année de ses 90 ans, Marceline fait preuve d’une liberté de ton que j’ai voulu retraverser. Quelque temps avant d’écrire ce livre, elle avait brusquement perdu la vue et voulait en finir. Puis, une fois sa vue partiellement recouvrée, elle a redécouvert une valise pleine de lettres de ses amies, de ses maris, ses amants. Elle les a lues avec une loupe et a entamé l’écriture de sa vie de rescapée, en complicité avec Judith Perrignon. Elle y entame un cheminement vers ce qui est vivant en elle, elle fait face à ses désirs, à ses empêchements. Alors qu’elle a fait l’expérience d’un tragique absolu, qui l’habite à jamais, elle le transforme pour conquérir la vie. La mémoire est là, toujours, presque plus vivante que le réel. Elle vit avec ses fantômes, ses souvenirs, mais aussi avec la joie et les belles choses qu’elle a connues, dans un dialogue intérieur et un tissage permanent que je trouve particulièrement émouvant. Grâce à la franchise qu’impose la proximité avec la mort, elle observe sans jugement ses liens, son quotidien, laissant apparaître la puissance vitale de l’acte d’aimer.
Comment avez-vous abordé le champ du réel sur la scène ? La figure de Marceline, mais aussi la réalité du camp ?
L.W. : Marceline n’est pas une figure ancienne. Des gens encore vivants l’ont connue, l’admirent profondément. J’ai créé une alliance avec l’actrice Mireille Roussel, qui crée une alliance avec le public. De la loge au domicile de Marceline, de la fiction au réel, le théâtre fait revivre les disparus. Nous convoquons Marceline. Plusieurs espaces coexistent sur la scène, où se mêlent la figuration et l’abstraction, le dedans et le dehors, l’appartement de Marceline et le camp d’Auschwitz. La cendre et la lumière cohabitent. La réalité du camp est avant tout dans les mots, mais aussi sur le plateau. Certains éléments de la scénographie, signée par Angéline Croissant, peuvent y renvoyer, peuvent aussi se révéler polysémiques. Je n’utilise aucune archive vidéo, je préfère l’artisanat du théâtre, dont une boule à facettes un peu magique qui fait émerger un temps disparu – les lumières sont de Philippe Berthomé.
Qu’admirez-vous particulièrement chez Marceline ? Que cherchez-vous à montrer par l’outil du théâtre ?
L.W. : Marceline est une figure universelle, d’une liberté indomptable. Dans ce récit de reconnaissance, de renaissance, elle ose aborder la question de l’intime, de la sexualité, du rapport au corps, elle qui n’a pas voulu avoir d’enfant rend compte d’une transmission visible et invisible. Elle est en conversation avec sa mémoire. Que signifie après les camps continuer à vivre, aimer, se relier les uns aux autres ? Avec ma compagnie Les héroïnes de la métamorphose, je souhaite éclairer des destins de femmes qui à leur manière singulière se sont débattues face au tragique, montrer ce qu’elles ont fait de leurs cicatrices, de leurs douleurs, montrer comment leurs trajectoires les ont amenées vers d’autres territoires de compréhension du monde et d’elles-mêmes.
Propos recueillis par Agnès Santi
à 18h20, relâche le jeudi. Tél. 04 32 74 18 54. Durée : 1h20.
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