La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Jérôme Thomas

Jérôme Thomas - Critique sortie Théâtre
© Christophe Raynaud de Lage

Publié le 10 mars 2009

Sortilèges : quand l’imaginaire réconcilie avec le monde

Pour tout public de 6 à 106 ans, Jérôme Thomas a créé une fantaisie circassienne mettant en scène un enfant juste avant de dormir, à partir de L’enfant et les Sortilèges, ouvrage lyrique de Ravel et Colette. La chambre devient ici un monde imaginaire magique et vivant. Avec Karen Bourre l’enfant jongleur, et les acrobates Bongo Maingi et Emile Chaygneaud-Dupuy. Un spectacle comme une bouffée d’oxygène à saisir !

« J’ai envie que l’esprit des spectateurs soit oxygéné par le spectacle. »
 
La pièce est-elle une adaptation de L’enfant et les Sortilèges de Ravel sur un livret de Colette ?
 
Jérôme Thomas : Nous sommes effectivement partis sur l’idée de reprendre l’œuvre de Ravel et Colette, L’enfant et les Sortilèges. Le travail à la table a mis en évidence qu’il était nécessaire de faire une adaptation du texte et de la musique pour qu’ils soient d’actualité, en réduisant l’orchestration de quarante musiciens à une petite formation musicale. En approfondissant le travail, la pièce m’a fait penser à un pull avec un fil qui dépasse : on a tiré dessus et à la fin il ne restait plus rien ! Deux solutions s’offraient à nous : soit on abandonnait le projet, soit on décidait de s’inspirer de l’œuvre dans une totale liberté. Nous avons opté pour cette libre interprétation. Le sujet de Sortilèges explore le temps d’un enfant dans sa chambre, lorsque la porte – représentant ses parents, la société, le monde extérieur – se ferme sur lui. On demande à l’enfant de se coucher et il n’a qu’une envie, c’est de ne pas dormir. Ce temps-là je le connais, j’ai moi-même un enfant, et ça dure à peu près une heure, comme le spectacle ! Pendant cette heure où l’enfant ne veut surtout pas dormir, il se passe plein de choses dans son imaginaire, un peu comme dans 24h chrono, il lit, il sort un paquet de bonbons de sous son lit, il se lève, il va jouer, il revient, il sort une lampe électrique pour regarder les toiles d’araignée… C’est cet imaginaire que j’ai traité.
 
Que ressent l’enfant ? Et comment interviennent le cirque et ses techniques ?
 
Au début du spectacle l’enfant est en colère, mais l’idée profonde qui sous-tend la pièce est de se réconcilier avec le monde, de ne pas être contre le monde. C’est ce que je veux transmettre aux enfants. Les scènes de Sortilèges rappellent le cirque dans son évocation traditionnelle, et les arts du cirque dans leur évocation contemporaine, à travers les corps de métier comme le jonglage ou l’acrobatie. Pour exprimer ses émotions, l’enfant décide de faire son cirque, et à la fin du spectacle il s’endort, réconcilié avec le monde. Tout est prétexte, les objets sont des prétextes à ses sentiments. L’objet est un outil qui permet de développer le sentiment. Quand l’enfant prend une balle et la met sur le bout de son pied, ce n’est pas pour montrer que c’est difficile de mettre une balle au bout de son pied, ce qui est réel, c’est pour en profiter pour chanter une chanson. Une chanson que j’aime beaucoup, qui est reprise plusieurs fois au cours du spectacle comme un tube.
 
Comment sont nés la bande son et le texte du spectacle ?
 
La musique, le chant et le texte sont originaux. Le compositeur Max Nagl, exceptionnel musicien autrichien, est aussi à l’aise dans le jazz que dans la musique classique. Il est très intéressé par la dramaturgie théâtrale et la création de bandes sonores pour des spectacles. Il a aussi créé la bande son de Rain/Bow, l’un de mes précédents spectacles. Le texte, né de nos discussions et créé par Agnès Célérier, est le fil conducteur du spectacle. Sortilèges touche à tous les arts, au chant, au texte, au scénographique et à l’image, aux arts du cirque. Rassembler tous ces éléments un peu comme dans un puzzle a été très intéressant mais compliqué. Tous les accessoires et les deux acrobates sont sous le lit. C’est là qu’ils changent fréquemment de costumes. Les spectateurs n’ont pas idée de tout le travail effectué sous ce lit !
 
Quelle relation aux spectateurs entretenez-vous avec ce spectacle ?
 
J’ai envie que l’esprit des spectateurs soit oxygéné par le spectacle. Personnellement j’ai besoin d’avoir de l’oxygène et du champ devant moi. Aujourd’hui le champ se rétrécit de plus en plus, mais il existe, et je pense qu’il faut s’atteler à développer ce champ, autrement on entre vite dans un rapport négatif au monde. Je n’ai pas envie d’inviter mon enfant à être dans l’abnégation, le fatalisme, mais plutôt de l’inviter à envisager les choses en dégageant des points positifs. Notre pays a connu des époques douloureuses, où des hommes et des femmes défendaient des idéaux, et à travers leurs combats refusaient l’idée de renoncement et croyaient à une vision plus positive du monde. Quand on touche au spectacle vivant, la réflexion des artistes déborde sur la relation avec la société même. Ces questions profondes ne constituent pas le sujet de Sortilèges, mais en même temps elles sont là…
Propos recueillis par Agnès Santi  


Sortilèges de Jérôme Thomas, du 17 mars au 5 avril, les mercredis 18, 25 mars et 1er avril à 14h30, les samedis 21,28 mars et 4 avril à 18h, les dimanches 22,29 mars et 5 avril à 11h, plus représentations scolaires les autres jours à 14h30, au Théâtre d’Ivry-Antoine Vitez, 1 rue Simon Dereure, 94 Ivry. Tél : 01 46 70 21 55.

A propos de l'événement



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