Avec « Écoutez leur silence », Gabrielle Gay donne la voix aux adolescents heurtés et ignorés
Entre tempête émotionnelle et mutisme [...]
Après Notre Histoire (2020), qui revisitait les mémoires familiales de leur couple mixte, Jana Klein et Stéphane Schoukroun fabriquent une nouvelle création, transformée par le fracas du monde. Contre la haine, la binarité, la post-vérité et un antisémitisme débridé, tous deux déploient une farce amoureuse ironique et caustique, un geste audacieux et nécessaire qui réactive « le boulot de l’autre ».
Jana et Stéphane. Nommés respectivement Klein, le Dupont de la Rhénanie, et Schoukroun, le Dupont sépharade. Elle, petite-fille d’un grand-père allemand nazi, d’un autre résistant tchèque. Lui, juif dont les familles exilées sont venues d’Algérie et de Tunisie. Leur fille avait neuf ans lorsque fut créée Notre Histoire en 2020, une création qui interrogeait la transmission de la Shoah et leurs mémoires familiales au sein de leur couple mixte, ainsi que la manière de faire théâtre de ce vaste chantier identitaire. Invités à reprendre le spectacle, ils se rendent à l’évidence. Depuis les massacres du 7 octobre et la guerre dévastatrice qui a suivi, tout a changé. Comment raconter cette déflagration, cette rupture qui altère la manière d’envisager l’autre ? Celui qui signifiait mystère, beauté, plus encore, aujourd’hui devenu « un tas » informe, insaisissable, insensible. C’est à ce « tas » qu’ils s’adressent, un amas de malles grises à ouvrir et découvrir comme autant de couches de mémoire. Jana et Stéphane réécrivent ainsi leur histoire, penchant du côté de la farce amoureuse, affirmant un burlesque teinté d’âpreté et d’amertume, laissant voir une forme de désespoir que la fiction théâtrale métamorphose. Entre eux une incompréhension radicale, une forme de véhémence triste, une tentative acharnée pourtant de sauver leur histoire. Nul besoin d’avoir vu la version précédente pour appréhender cette nouvelle partition, qui orchestre un troublant jeu de miroirs et un décalage ironique avec le réel.
Recoller les morceaux
À un moment sommé de « se positionner », Stéphane est repoussé hors de la scène par une voix qui le dirige, surgissant ensuite en Hitler grotesque, avec du scotch noir en guise de moustache. Un juif nazifié – même si, entendra-t-on plus tard, lui comme d’autres exècre le gouvernement de Netanyahou et s’oppose à la guerre menée à Gaza. La crise du récit autant que celle de la représentation deviennent le moteur de la dramaturgie, avec toujours le concours des interventionnistes Siri et Alexa, plus aguerris qu’avant, qui se font au fil de l’avancée de l’histoire de plus en plus discrets. Comme toujours au théâtre les fantômes interviennent, telle une psychanalyste nazie – une belle et chic Madame Klein si satisfaite de voir la haine du juif à nouveau en pleine santé, si satisfaite de voir les retournements de l’histoire transformer le regard sur les victimes juives et liquider la culpabilité. Drôle d’époque où l’extrême droite se prétend rempart contre l’antisémitisme, où une partie de la gauche trottine derrière un chef qui prétend s’en soucier et le décuple allègrement. La compagnie(S)-Vrai, qui depuis ses débuts a à cœur d’entretenir un dialogue constant avec des adolescents au sein de projets de territoire, est fondamentalement désireuse de faire communauté. Elle affronte sur le plateau les fractures du présent avec une sincérité et une honnêteté exemplaires, ne lâchant rien de ses exigences. Un tel spectacle appelle un débat apaisé, afin peut-être de changer les regards, fabriquer de la compréhension. Pour finir, heureusement, l’amour n’a pas dit son dernier mot.
Agnès Santi
Face A : du 4 au 23 juillet à 20h25, relâche les 10 et 17. Billetterie : theatredutrainbleu.fr. Durée : 1h15.
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