La saison classique en France

La mise en scène lyrique au cœur du débat

La polémique fait rage dans les couloirs feutrés des maisons d’opéras. Une partie du public et de la critique défend les mises en scènes classiques, soucieuses de respecter à la lettre les indications du livret, tandis que l’autre privilégie les versions plus modernes, qui n’hésitent pas à réactualiser le sujet. Le débat s’applique particulièrement à l’Opéra de Paris : après les années d’expérimentation théâtrale du mandat de Gérard Mortier, on revient, depuis la nomination de Nicolas Joël, à une politique beaucoup plus « traditionnelle » en la matière. Nous avons interrogé deux directeurs d’opéras de province sur cette question brûlante de la mise en scène lyrique.


Opéras / Entretien / Raymond Duffaut

Contre une actualisation hasardeuse des œuvres
Directeur Général des Chorégies d’Orange et conseiller artistique de l’Opéra d’Avignon, Raymond Duffaut revendique d’abord la fidélité à l’esprit de l’œuvre.  

« Il me semble toujours aléatoire de vouloir réactualiser un livret historiquement daté par son auteur »

 
Comment vous situez-vous dans le débat sur la mise en scène d’opéra opposant défenseurs des versions « classiques » et partisans des réactualisations ?
 
Raymond Duffaut : J’ai le sentiment que le débat sur la mise en scène d’opéra se pose autrement que dans une opposition entre les défenseurs de la lecture traditionnelle d’une œuvre et les partisans de la réactualisation de son livret. D’une manière générale, je ne suis personnellement pas favorable à la relecture d’une œuvre quand elle est en contradiction avec son esprit, tant sur le plan de la musique que sur celui du livret. Il me semble toujours aléatoire de vouloir réactualiser un livret historiquement daté par son auteur : la réactualisation vient alors en contre-sens des problèmes historiques qu’il peut contenir. En revanche, si une œuvre n’est pas historiquement datée dans le contenu de son livret, il est toujours possible qu’on en réactualise la lecture, pour autant que l’on reste fidèle à son esprit.
 
Quelle peut être la définition d’une mise en scène réussie ?
 
R.D. : Si la mise en scène d’un opéra se révèle être en contradiction avec ce qu’a voulu son auteur, on peut évidemment considérer qu’elle n’est pas réussie. Sur un plan plus général, une mise en scène d’opéra peut être considérée comme réussie si les décors, les costumes et les éclairages sont en parfaite osmose avec la vision du metteur en scène, et toujours dans un esprit de fidélité à l’œuvre. On peut dire qu’elle est également réussie si elle s’appuie sur une direction d’acteurs précise comme on peut en trouver au théâtre (ce qui est tout à fait possible avec les chanteurs d’aujourd’hui) et sur une appréhension détaillée des artistes des chœurs et de la figuration, dont la gestion scénique fait partie intégrante de la réussite d’un spectacle. Il faut, pour cela, que le metteur en scène soit un véritable metteur en scène d’opéra, avec une connaissance parfaite de la partition (ce qui, hélas, n’est pas toujours le cas) et de la gestique des masses artistiques.
 
Propos recueillis par A. Pecqueur

Opéras / Entretien / Alain Surrans
Pour des metteurs en scène de théâtre audacieux… mais avec des oreilles
Directeur de l’Opéra de Rennes, Alain Surrans apprécient les visions novatrices et les transpositions des metteurs en scène de théâtre, à condition qu’ils sachent écouter la musique.
« Il y a des transpositions merveilleuses qui révèlent d’autres facettes de la musique. Certains types d’ouvrages se prêtent bien à cela. »
 
Quel est votre politique de programmation en matière de mise en scène ?
 
Alain Surrans : Ce n’est pas une bonne chose de décider ce qui est bon ou pas pour le public. Je privilégie plutôt des approches diverses en matière de mise en scène. Il y a ainsi des transpositions merveilleuses qui révèlent d’autres facettes de la musique. Certains types d’ouvrages se prêtent bien à cela. Quand le livret traite d’un drame humain, mythologique, c’est, à mon sens, totalement intemporel. Il est par ailleurs pertinent de décliner par exemple les Noces de Figaro dans l’ambiance de La Règle du jeu de Renoir, car il y a la même codification des rapports sociaux. Par contre, j’avais programmé un opéra romantique allemand, Le Vampire de Marschner, que la mise en scène transposait dans le cadre du théâtre japonais kabuki. A mon sens, on perdait, dans cette transposition, la dimension fantastique de l’œuvre, ce qui était vraiment dommage. Je pense que pour des ouvrages peu connus, il faut privilégier des mises en scène intelligibles, tout comme il me paraît indispensable, si on fait Carmen,de ne pas refaire l’énième version « exotique ».
 
Que pensez-vous de l’arrivée des metteurs en scène de théâtre dans l’opéra ?
 
A.S. : C’est sous le mandat de Rolf Liebermann à la tête de l’Opéra de Paris que cette tendance s’est développée en France. Il faut rappeler que notre pays a toujours été au confluent entre deux traditions. D’un côté, l’allemande, qui a été pionnière dans l’approche théâtrale de la mise en scène d’opéra afin de renouveler ses productions de répertoire. Et de l’autre, l’italienne, dont l’esprit est très traditionaliste, avec ses effets décoratifs. Je pense que le regard des metteurs en scène de théâtre est aujourd’hui très intéressant. Mais il faut faire attention à ce qu’il ait aussi des « oreilles », pour comprendre ce que la musique dit en plus du livret. Je regrette aussi parfois que l’univers de l’opéra soit associé pour eux à celui de l’argent et leur fasse un peu tourner la tête. Enfin, certains ont parfois un peu de mépris pour les structures permanentes, venant, pour leur part, de compagnies. Cette saison, deux ouvrages reflètent bien mes choix variés de metteurs en scène. Dans Lucio Silla de Mozart, Emmanuelle Bastet va faire un travail orienté vers une certaine abstraction, traversée par la question de la mort. Tandis que Vincent Tavernier, dans La fausse magie de Grétry, va renouer avec l’esprit du théâtre du XVIIIème siècle.
 
Propos recueillis par A. Pecqueur

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