Théâtre - Critique

Hold on

Légende : Julie Deliquet, Pascale Fournier et Gaëtan Gauvain, trois salariés face aux impératifs de la standardisation.

Première création de la jeune compagnie Le Laabo, Hold on donne à voir la standardisation du monde du travail et la dépersonnalisation des êtres.

« Ici tout le monde s’appelle Dominique. » Tout le monde, c’est-à-dire trois salariés d’une plateforme téléphonique, où chaque appel formaté et contrôlé doit correspondre aux objectifs, où la langue devient un outil standardisé au service des missions de l’entreprise, gommant ainsi toute individualité et identité. « Je préfère que tu lises ton script et que tu trouves ta liberté à l’intérieur. » L’espace du plateau, aseptisé, rigoureusement délimité et structuré par trois tables de travail et trois chaises, exprime l’enfermement mental et la standardisation abrutissante, d’autant que les personnages adoptent une gestuelle et une parole savamment associées et synchronisées, extrêmement précises et codifiées. Le mouvement est ici un élément fondateur du jeu théâtral. Tour à tour managers ou téléopérateurs, ces trois salariés doivent entrer dans le moule d’une implacable hyper taylorisation et d’une nouvelle organisation du travail qui s’apparente à l’éloquent concept dit “the rat race“, une réalité terriblement ancrée dans l’entreprise. Anne Astolfe se place dans « une posture de constat », constat que la mise en scène dresse de façon catégorique et grinçante. « Souris, cela s’entend ! ». Afin d’éviter un aspect attendu et répétitif (le danger qui pourrait guetter la pièce), une fois la situation campée, ce qui est très intéressant, et qui est d’ailleurs souligné par le double sens du titre – hold on : ne quittez pas et accrochez-vous -, c’est le frottement entre cette dépersonnalisation sans nuances des êtres et le surgissement de l’humain avec ses désirs et ses déraillements.

Petit sapin métaphorique

Ce frottement surgit à travers les relations entre les personnages, à travers les collisions ambiguës entre espace de travail et espace privé, à travers aussi bien sûr tous les possibles des réactions humaines. La très réussie, désopilante (et tragique !) scène du sapin de Noël, objet de convoitise irraisonnée qui circule d’un bureau à l’autre, témoigne du télescopage des besoins de l’intime et des diktats du monde du travail. A cause de ce petit sapin métaphorique, les hommes perdent le sens commun jusqu’à l’absurde, dans une veine comique. Tout au long de la pièce, l’écrasement de l’individu est restitué de façon à la fois forte et pertinente, mais sa singularité, sa capacité de résistance – telle que Chaplin peut par exemple la signifier dans Les Temps modernes, avec une délicieuse folie – aurait pu s’exprimer davantage encore, peut-être par une différenciation ponctuelle plus marquée de l’un ou l’autre personnage. Fruit d’une écriture collective à partir d’improvisations et suite à une recherche sur le terrain par la compagnie Le Laabo, cette première création conçue et mise en scène par Anne Astolfe est une réussite. Le travail d’écriture et du mouvement, celui du son et des lumières, parviennent à dessiner un portrait acéré du monde du travail.

Agnès Santi


Hold on, écriture collective Le Laabo, mise en scène Anne Astolfe, le 2 décembre à 20h30 à La Merise à Trappes. Tél : 01 30 13 98 51. Le 6 à 20h à l’Auditorium de Coulanges à Gonnesse. Tél : 01 34 45 11 11.

Le 8 à 14h et 20h45 au Théâtre du Vésinet. Tél : 01 30 15 66 00. Spectacle vu à L’Onde de Vélizy-Villacoublay. Durée : 1h10.

A propos de l'événement



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