La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Classique / Opéra - Entretien

Henri Dutilleux

Henri Dutilleux - Critique sortie Classique / Opéra

Publié le 10 avril 2008

Le maître du temps

Compositeur-phare et témoin éclairé de l’évolution musicale de la musique au XXème siècle, Henri Dutilleux reste avant toute chose à 92 ans un musicien en action, habité et créatif. Il poursuit aujourd’hui la composition de l’œuvre « Le Temps l’horloge », un cycle de quatre mélodies dont les 3 premières ont été créées en septembre 2007 au Japon par la soprano Renée Fleming et le chef d’orchestre Seiji Ozawa. En avril, deux orchestres nationaux parisiens se consacrent à sa musique : l’Orchestre national d’Île-de-France interprète, avec la complicité du violoncelliste Gary Hoffman, Tout un monde lointain (1970), tandis que l’Orchestre National de France et son directeur musical Kurt Masur reviennent sur The Shadows of Time pour orchestre et voix composé en 1997.

Comment s’organise votre travail quotidien ?
Henri Dutilleux : Si vous voulez parler de mon travail quotidien, je ne pourrais pas m’étendre sur le sujet car je me reproche souvent de ne pas pouvoir être chaque jour à mon travail. Car c’est chez moi, et pas dans les avions ou les hôtels, que je peux avancer. Mon travail a besoin d’une continuité pour pouvoir être considéré comme valable. Prochainement, je vais tout de même avoir devant moi les mois d’avril, de mai et de juin qui seront beaucoup plus calmes… Il faut se défendre tous les jours contre ces agressions que représentent les courriers, les démarches, les rendez vous, etc… Cela me préoccupe car j’ai envie de travailler encore, j’ai besoin de travailler…
 
 
« Quand j’écris de la musique, la notion d’âge n’a plus du tout de sens. Je peux même dire que je me sens plus jeune qu’avant. »
 
Vous sentez-vous avoir l’âge que vous avez quand on est, comme vous l’êtes, entièrement tourné vers le travail et la création ?
H.D. : Non. Mais les problèmes physiques comptent beaucoup. Pour moi, tout est devenu plus lent. J’ai beaucoup de problèmes aux jambes et ma vue est nettement moins bonne. Je ne vois pratiquement que d’un œil. La dimension écrite est tellement importante pour moi… Heureusement, ce qui marche encore, c’est l’oreille. J’entends bien. Pour le reste, quand j’écris de la musique, la notion d’âge n’a plus du tout de sens. Et là, je peux même dire que je me sens plus jeune qu’avant. Je me sens plus vrai. Je me pose moins de questions. Pour beaucoup de choses, je vois certainement plus clair qu’il y a trente ans. C’est ça qui est parfois très préoccupant parce que je voudrais pouvoir accepter ce qu’on me propose… Et je suis parfois un peu imprudent en acceptant sans réfléchir assez des projets que je ne pourrais peut-être pas accomplir complètement, en prenant le risque de ne pas être fidèle au rendez-vous de certaines commandes qui me sont passées.
 
Avec les années, vous avez gagné une forme de liberté et de jeunesse dans la façon d’aborder la composition…
H.D. : Je le crois. C’est inexplicable. J’ai pu assister à de nombreux mouvements artistiques différents depuis 50 ans, auxquels j’ai été assez attentifs, même si je n’ai pas participé par exemple au mouvement sériel… C’est un fait qui a tourmenté beaucoup de gens. Mais j’ai découvert des choses que je n’aurais pas pu trouver sans ce mouvement. Il m’a permis de me remettre en question. J’étais très loin du sérialisme et pendant longtemps, pour cette raison, on m’a ignoré dans le domaine de l’avant-garde. Je n’ai pas été d’avant-garde et je le regrette d’ailleurs… Evidemment, au début de mes travaux, je comprends très bien qu’on ne se soit pas intéressé à ce que je faisais… Mais j’ai fait tout de même des progrès ! (rires). Quand on est très jeune, il ne faut pas se contenter d’écrire des choses belles et d’aimer le passé. Il faut faire attention : il faut aimer le passé mais à un moment il faut aussi savoir « tuer le père ». Et cela a été tout de même un problème pour moi. D’autres musiciens, je pense à Messiaen, ont trouvé plus vite que moi leur vrai langage. Pour moi, cela a été plus long… C’est peut-être parce que, brillant élève de contrepoint, de fugue et d’harmonie, on ne m’a peut-être pas assez dit : « Maintenant, cherchez votre vrai langage ». Mais il ne faut pas regretter…
 
« Les oeuvres que j’ai écrites et qui me laissent le moins de regrets sont celles pour lesquelles j’ai couru le plus de risques. »
 
Vous êtes naturellement très sollicité par des jeunes compositeurs. Que leur dites-vous ?
H.D. : Je reçois un ou deux disques par semaine, d’interprètes de mes œuvres ou de compositeurs. Quand je peux trouver le temps d’aller jusqu’au fond et d’écouter plusieurs fois –parce qu’il faut écouter plusieurs fois la musique nouvelle : la musique se déroule dans le temps et l’on ne peut saisir certaines choses que si on écoute plusieurs fois, par des effets de mémoire, de prémonition… – alors je leur dis le plus souvent : « N’hésitez pas à prendre des risques ! ». Je l’ai remarqué assez souvent : les oeuvres que j’ai écrites et qui me laissent le moins de regrets sont celles pour lesquelles j’ai pris le plus de risques.
C’est une chose à laquelle il faut penser. Et ne pas non plus oublier le goût du jeu….
 
Il y a le mot « temps », une fois en français et une fois en anglais, dans deux de vos œuvres les plus récentes… Comment définiriez-vous votre rapport au temps qui passe ?
H.D. : Comme de plus en plus important. Jamais je n’ai senti à ce point la fuite du temps. Plus ça va et plus on s’aperçoit de ce phénomène… Et au bout d’un moment, c’est affolant. Il faut que je me défende…
 
Ce temps après lequel vous courrez dans votre grande jeunesse créative actuelle, fait naître en vous quel sentiment ?
H.D. : Cela me rend nerveux si je ne peux pas accomplir chaque jour ce que j’ai à faire. Il faut qu’on comprenne que j’ai cette préoccupation…
 
En même temps, votre impatience révèle un formidable appétit de vivre et de vous exprimer…
H.D. : Oui. Et de connaître de nouvelles choses encore. En même temps, j’ai la réputation d’être quelqu’un de lent. C’est vrai, un docteur m’a dit un jour que j’avais le cœur lent et que j’aurais une longue vie… D’ailleurs, je n’arrive pas à comprendre comment j’ai pu arriver jusque-là.
 
Propos recueillis par Jean-Luc Caradec


Tout un Monde Lointain par l’Orchestre National d’Île-de-France (dir. Pascal Rophé) avec Gary Hoffman au violoncelle :
Mercredi 2 avril à 20h
à l’Opéra de Massy
 (91). Tél. 08 92 70 75 75)
Jeudi 3 avril à 20h
à la Salle Pleyel. Tél. 01 43 68 76 00.
 
The Shadows of Time par l’Orchestre National de France (dir. Kurt Masur) et Amel Brahim-Djelloul (soprano).

Jeudi 24 avril à 20 h au Théâtre des Champs-Elysées. Tél. 01 49 52 50 50. Places : 8 à 65 €.

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