La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Focus -176-caen

Eric Lamoureux

Eric Lamoureux - Critique sortie Danse
Crédit : DR Légende : Héla Fattoumi et Eric Lamoureux, initiateur du festival Danse d’ailleurs.

Publié le 10 mars 2010

Ouverture et altérité

Il y a six ans, les chorégraphes Héla Fattoumi et Eric Lamoureux ont été nommés à la tête de Centre Chorégraphique National de Caen/Basse-Normandie avec un projet baptisé « L’ici et l’ailleurs ». La rencontre et le dialogue interculturel sont également la raison d’être du festival qu’ils ont imaginé au sein de ce CCN.

« Nous cherchons à mettre en lumière des modes d’être au monde divers, qui sont un enrichissement pour nous tous. »
 
Vous dites que la danse, en tant qu’art ouvert au monde, permet une approche privilégiée de la « mondialité ». Qu’entendez-vous par là ?
Eric Lamoureux : Héla et moi empruntons cette très belle notion à l’écrivain Edouard Glissant : alors que la mondialisation renvoie avant tout aux échanges marchands, la mondialité désigne l’emmêlement de tous les imaginaires qui irriguent ce monde. C’est, en quelque sorte, la quantité réalisée de tous les chocs esthétiques. Cette notion nous invite donc aussi à mettre à distance la suprématie de l’Occident, à considérer d’autres positionnements, d’autres façons de faire et de penser. C’est de cela qu’il s’agit avec le festival Danse d’Ailleurs : nous cherchons à mettre en lumière des modes d’être au monde divers, qui sont un enrichissement pour nous tous.
 
Le festival s’apprête à connaître sa cinquième édition. Comment a-t-il évolué ?
E. L. : La première évolution concerne les spectateurs. Il y a cinq ans, le public de la région connaissait très peu la danse non-occidentale. Et face aux artistes issus d’autres cultures, africains principalement,  les gens cherchaient une danse « rythmée », « joyeuse », etc. : leur horizon d’attente était empreint de stéréotypes sur l’Afrique, sur la musique et sur le corps africains. Aujourd’hui, ces images caricaturales se sont effritées, et ont majoritairement laissé la place à une envie de découvrir des actes artistiques autres, à une curiosité infiniment plus ouverte. La programmation a évolué également. Nous avions lancé Danse d’Ailleurs en mettant à l’honneur des artistes issus du continent africain. Peu à peu, nous avons souhaité ouvrir plus encore, notamment en invitant des équipes d’Asie : cette année, nous accueillons des artistes du Maroc, de République Démocratique du Congo, du Burkina Faso, d’Afrique du Sud, mais aussi du Japon, de Corée, de Thaïlande, du Vietnam.
 
Pour la première fois, la programmation comporte également deux de vos pièces.
E. L. : Initialement, ce n’est pas pour montrer nos propres pièces que nous avons créé le festival, mais cette fois, le fait de s’y inscrire était une évidence. Notre dernière pièce, Just to dance, est un écho direct des problématiques que nous cherchons à soulever dans le festival : elle repose sur la notion de créolisation, sur la mise en dialogue d’imaginaires issus de trois endroits du monde, avec des danseurs de notre compagnie, des danseurs de République Démocratique du Congo, et des japonais. Nous avons commencé à y travailler il y a un an – et nous avons ensuite été « rattrapés » par le lancement du débat sur l’identité nationale… De même, avec le solo Manta, interprété par Héla, nous avons travaillé sur un objet – le niqab, en l’occurrence – qui, quelques mois plus tard, a pris une signification brûlante dans la société française.
 
Ce solo est programmé dans le cadre d’une soirée atypique, qu’Héla Fattoumi partagera avec les chorégraphes Bouchra Ouizguen et Latifa Laâbissi…
E. L. : Il s’agit de trois femmes, danseuses, d’origine arabe, dont chacune a récemment porté sur le plateau une œuvre qui est un geste politique et artistique à la fois : Héla a travaillé sur la notion d’émancipation à partir de la problématique du port du voile, Bouchra Ouizguen sur la façon dont les femmes artistes dérangent, au point d’être reniées par leurs proches, Latifia Laâbissi sur le passé colonial de la France. Elles proposent, à partir d’une posture singulière, d’interroger la façon dont nous regardons « l’autre »… Et elles font exploser tout manichéisme.
 


Propos recueillis par Marie Chavanieux

A propos de l'événement


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