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Focus -216-Festival Présences de Radio France

Entretiens / Jörg Widmann et Philippe Manoury

Entretiens / Jörg Widmann et Philippe Manoury - Critique sortie Classique / Opéra Paris Maison de Radio France
Légende : Jörg Widmann © Marco Borggreve Légende : Philippe Manoury © Pauline de Mitt

Publié le 19 décembre 2013 - N° 216

Regards croisés

Présences accueille la création française d’œuvres pour orchestre de Jörg Widmann (né à Munich en 1973) et Philippe Manoury (né en 1952, aujourd’hui installé à Strasbourg). Les deux compositeurs portent un regard personnel sur la création musicale en France et en Allemagne.

« Trouver l’équilibre entre la sauvagerie et le contrôle : c’est, je crois, l’un des traits de la musique française.  » (J. Widmann)

Quelle est la situation de la musique contemporaine en Allemagne ?

Jörg Widmann : Dans les années soixante, lorsqu’on demanda à Hans Werner Henze : « où en sommes-nous ? », il répondit : « chacun à sa place ». Je crois que la réponse aujourd’hui pourrait être la même. Personnellement, je vis à Fribourg. J’ai fait ce choix parce qu’il y existe une vie musicale passionnante avec l’Orchestre de la SWR de Baden-Baden et Fribourg, le festival de Donaueschingen… Malheureusement, les politiques ne comprennent pas toujours à quel point ce genre de joyau est précieux. Si l’orchestre venait à disparaître [sa fusion avec celui de Stuttgart est prévue en 2016], ce serait une catastrophe pour la création musicale. À titre personnel, je n’existerais pas sans cet orchestre, qui a commandé et créé ma première œuvre pour orchestre, Implosion, en 2001. Ce sont ces musiciens qui m’ont permis de créer le son de ma musique.

Vous avez depuis beaucoup composé pour l’orchestre.

J. W. : Oui. J’ai eu cette chance de pouvoir entendre ma musique. Cette possibilité que laisse la vie musicale en Allemagne permet à un jeune compositeur d’apprendre son métier, bien mieux qu’il ne le ferait en lisant des ouvrages théoriques – même si j’adore le Traité d’orchestration de Berlioz !

Quelle est votre relation avec la musique française ?

J. W. : C’est un concert de l’Ensemble intercontemporain au festival Musica de Strasbourg, où mon père m’avait emmené lorsque j’étais adolescent, qui m’a décidé à écrire. Il s’y jouait Dialogue de l’ombre double et Répons de Pierre Boulez. J’étais bouche bée, les yeux et les oreilles grand ouverts. C’était tout le contraire de ce qu’on disait : non pas quelque chose de strict et dogmatique, mais un orgasme de couleurs. J’ai depuis joué souvent Dialogue de l’ombre double, notamment à Paris, au Musée des Arts et métiers, pour le 85e anniversaire de Pierre Boulez. Il faut trouver l’équilibre entre la sauvagerie et le contrôle : c’est, je crois, l’un des traits de la musique française : je le trouve dans Daphnis et Chloé de Ravel ou chez Messiaen – son Saint-François d’Assise à Salzbourg a aussi été un grand choc pour moi. Il n’y pas seulement la couleur, mais aussi la clarté de la forme.

« La musique allemande a toujours beaucoup compté pour moi » (P. Manoury)

Votre œuvre Zones de turbulences est créée à Munich avant sa reprise à Présences le 14 février. Quelle relation entretenez-vous avec l’Allemagne ?

Philippe Manoury : C’est une relation très forte du point de vue de mon éducation et de mes goûts musicaux. La personnalité de Karlheinz Stockhausen a été déterminante dans mon parcours et même dans mon désir de faire de la musique. Plus largement, la musique allemande – les classiques viennois de la première école (Haydn, Mozart, Beethoven) comme de la deuxième (Schoenberg, Berg, Webern) – a toujours beaucoup compté pour moi. Depuis quelques années et la création de mon concerto pour violon Synapse à Stuttgart, mon travail en Allemagne s’est intensifié, jusqu’à représenter aujourd’hui une large part de mon activité de compositeur.

L’Allemagne offre-t-elle plus de possibilités ?

P. M. : L’offre est surtout plus diversifiée, ce qui tient à la forte décentralisation : on trouve des festivals, des studios, des orchestres un peu partout en Allemagne – même si cela est aujourd’hui parfois remis en cause. La répartition des forces musicales offre davantage de possibilités.

Les festivals comme celui de Donaueschingen ou Présences en France sont-ils toujours des lieux de découverte ou de rencontres pour les compositeurs ?

P. M. : Ce n’est peut-être pas comparable avec ce que fut Darmstadt dans les années cinquante car ce sont des festivals destinés avant tout au public, mais effectivement, on y rencontre des compositeurs. Surtout, ce sont dans ces festivals que s’affirment certains points de vue esthétiques. Donaueschingen reste ainsi fidèle à une musique plus « dure » et conceptuelle, avec plus de réticences pour les écritures plus hédonistes.

Dans le domaine de l’électronique musicale, où en est aujourd’hui la « rivalité » franco-allemande, qui remonte au temps de Pierre Schaeffer et Karlheinz Stockhausen ?

P. M. : Je travaille actuellement à l’Experimentalstudio de la SWR à Freiburg pour une œuvre qui sera créée en mai au festival de Witten. L’approche y est très différente de celle de l’Ircam, par exemple, avec des machines qui ne sont pas transportables – c’est une approche encore très inspirée des modèles du temps de Stockhausen ou Nono. Il est d’ailleurs intéressant de constater que Stockhausen, sans doute le plus grand compositeur de musique électronique, n’a pas eu vraiment de descendance : au contraire, les générations suivantes avec Helmut Lachenmann et Wolfgang Rihm, expriment une certaine défiance vis-à-vis de la technologie. À l’inverse, Pierre Boulez, qui n’a pas eu le même investissement dans la technologie, a permis son développement avec l’Ircam.

 

Propos recueillis par Jean-Guillaume Lebrun

A propos de l'événement

Festival Présences
du Jeudi 13 février 2014 au Mardi 25 février 2014
Maison de Radio France

Théâtre du Châtelet, Salle Pleyel, Cité de la musique. Du 13 au 25 février 2014. Tél : 01 56 40 15 16.
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