La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Focus -142-Un théâtre universel, au c?ur de l?être

Entretien avec Guillaume Delaveau Le théâtre contre la barbarie

Entretien avec Guillaume Delaveau
Le théâtre contre la barbarie - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 novembre 2006 - N° 142

Iphigénie? Un nom frappé au fer de la violence des Atrides. Réfugiée en
Tauride et devenue prêtresse d’Artémis, déesse qui la sauva du sacrifice
qu?exigeaient les Dieux, celle qui fut victime est à son tour bourreau. Jusqu?à
ce que son frère Oreste la délivre du sang. Avec Iphigénie chez les Taures,
Euripide déjoue les oracles et rompt le cycle infernal du meurtre. Vingt-cinq
siècles plus tard, Yannis Ritsos, poète et révolutionnaire grec, imagine Le
Retour d’Iphigénie
, poème douloureux sur l’aliénation et l’enfance immolée.
En réunissant ces textes dans un même geste théâtral, Guillaume Delaveau tisse
le fil d’une méditation sensible sur les défis de la jeunesse aujourd’hui.

Pourquoi mettre ces textes en regard et quel trait d’union tracez-vous ?

Je regarde la pièce d’Euripide depuis la perspective de Ritsos. Le poème
contemporain puise son essence dans le théâtre archaïque et redessine les
silhouettes de la tragédie pour évoquer les déchirures de la Grèce des années
70, frappée par les guerres et les juntes successives, et esquisser une
réflexion pour l’avenir. Par ailleurs, la pièce d’Euripide appartient à une
théâtralité antique qui a définitivement disparu, du moins dans sa pratique
originelle, tandis que le texte de Ritsos est un poème dramatique qui n?a pas
été conçu dans la visée de sa représentation. Ces deux écritures permettent de
réinterroger la forme et le langage scénique.

« Iphigénie et Oreste incarnent le drame et le défi de la jeunesse
d’aujourd’hui qui doit se relever et créer un projet de société sur les ruines
des idéologies. »

Quelle lecture faites-vous pour aujourd’hui du mythe d’Iphigénie chez les
Taures ?

La fable se situe après les épopées homériques : la guerre de Troie est
finie, Ulysse est rentré, Agamemnon a été assassiné par Clytemnestre? Restent
Iphigénie et Oreste, deux enfants en exil, exclus par leur destin des actes
héroïques de l’Iliade. Ils ont subi la saga des Atrides et doivent affronter cet
héritage, inventer leur destinée. Ce mythe m’intéresse comme métaphore de notre
situation historique, en cette époque qui a vu se clore les grands récits
politiques du 20ème siècle. Iphigénie et Oreste incarnent le drame et le
défi de la jeunesse d’aujourd’hui qui doit se relever et créer un projet de
société sur les ruines des idéologies.

Yannis Ritsos écrit son poème en 1971, en pleine guerre civile, alors qu’il
est emprisonné pour ses engagements auprès des résistants communistes à la
dictature des colonels. Il n?attise pas la haine mais tente au contraire
d’affronter le souvenir de la persécution pour s’en libérer?

Euripide laisse en suspens le sort d’Oreste et d’Iphigénie que l’on quitte
alors qu’ils s’enfuient de Tauride. Au milieu de son ?uvre cependant, la
tragédie bascule soudain vers la comédie, ouvrant ainsi une perspective qui
rompt avec le cycle infernal de la violence. Ritsos écrit le dénouement en
inventant les retrouvailles et la confrontation du frère et de la s’ur. Il
imagine le retour dans la maison familiale d’Argos, matrice originelle et
théâtre des crimes et des trahisons. Face à Oreste muet, Iphigénie dépose le
masque de prêtresse d’Artémis, donc sa fonction de bourreau, et déroule le fil
de l’histoire sanglante des Atrides. Elle raconte leur enfance anéantie, l’exil,
le sacrifice, s’interroge sur les persécutions familiales, l’éducation et
l’absurdité des expéditions militaires. A travers cette médiation douloureuse,
Ritsos fait v?u de réconciliation.

Quel est le rôle que vous assignez au ch?ur ?

Il n?assume la fonction d’instance populaire et collective. Il ressemble plus
à une veillée du poète. Placé dans la cage de scène, il apparaît et s’évanouit
comme les réminiscences de nos antiques histoires mythologiques. Le coryphée
garde son rôle d’intercesseur entre les personnages et les spectateurs, tandis
que le ch?ur porte les moments de pure poésie, accompagnée au piano. Son
raffinement esthétique et sa beauté tranchent avec la barbarie. Il évoque un
salon de l’aristocratie athénienne, où le fascisme a fermenté dans les délicats
arômes de la grande culture.

Une des fonctions du théâtre consiste-t-elle à faire acte de vigilance, en
pointant sans cesse les rouages du fascisme qui guette ?

L’expérience de Ritsos nous rappelle qu’en Europe, trente ans seulement après
les « leçons » de la seconde guerre mondiale et les atrocités commises sous le
IIIème Reich, un régime dictatorial peut s’instaurer en s’appuyant sur les mêmes
mécanismes de persécutions et de musellement des intellectuels. Les poètes sont
là pour inventer de nouveaux langages et nous mettre en garde avec leurs fables
contre l’imagination de ce barbare en puissance qu’est l’humain.

Entretien réalisé par Gwénola David-Gibert

Iphigénie, suite et fin (diptyque d’après Iphigénie chez les Taures,
d’Euripide, et Le Retour d’Iphigénie, de Yannis Ritsos), mise en scène de
Guillaume Delaveau, du 30 novembre au 17 décembre.

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