La Terrasse

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Eduardo Pavlovsky

Eduardo Pavlovsky - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 mai 2009

Un théâtre aux prises avec la brutalité du monde

Né à Buenos Aires en 1933, Eduardo Pavlovsky, psychanalyste, acteur et dramaturge majeur, s’intéresse particulièrement à la violence qui transforme des hommes en bourreaux. L’Argentine a connu une longue dictature, de 1976 à 1983, et de très nombreux opposants ou suspects ont disparu au cours de ces années. Potestad dénonce l’enlèvement d’enfants de militants tombés pendant la répression, Solo Brumas montre un quotidien monstrueux où les personnages réceptionnent et classent des bébés.

« Je crois que les tortionnaires ressemblent à l’image d’ambiguïté que nous avons tous en tant qu’êtres humains. »
 
Comment la dictature argentine a-t-elle pesé sur votre parcours artistique et votre écriture théâtrale ?

La répression contre les intellectuels, les amis d’intellectuels, les amis des amis d’intellectuels a été très dure. Alors que les militaires venaient m’arrêter en 1978, je me suis enfui par les toits. Je suis allé en Espagne où j’ai travaillé comme psychiatre, métier que je continue d’exercer. Avant la dictature, la répression existait déjà, mais sous une autre forme : elle était non systématisée, non organisée. Dans mes pièces, telles El Señor Galindez ou Potestad, je me suis intéressé à la subjectivité du répresseur. J’ai lu beaucoup d’ouvrages sur ce sujet, mais il y a une chose que j’ai découverte : le tortionnaire n’a pas une pathologie spécifique, ce n’est pas un malade mental, comme on aimerait le croire. C’est un individu qui, selon sa propre logique, sa propre façon de penser, considère que la torture est le meilleur instrument pour éliminer des idées contraires à son idéologie. Je reviens sur ce thème dans Solo Brumas, mais d’une autre manière.


Solo Brumas est une pièce sur la “brumosité“ du quotidien”. Pouvez-vous expliquer l’argument de la pièce, ce que vous entendez par “brumosité“ ?

La brumosité est le contraire de la transparence. C’est un état dans lequel nous nous habituons à vivre, comme beaucoup de Français s’étaient habitués à vivre tout en connaissant les répressions en Algérie, ou comme beaucoup d’Argentins s’étaient habitués à vivre tout en sachant qu’existait une très forte répression dans le pays. Aujourd’hui, c’est comme si on vivait dans la brume et qu’on ne puisse pas voir qu’1/3 de la population argentine vit dans des conditions inhumaines, sans ressources, sans accès aux services médicaux ou à l’éducation. La politique les délaisse complètement. Il y a différentes façons d’exercer la répression : l’une, sous la dictature, en torturant ; l’autre, en démocratie, en oubliant une grande partie du pays, qui a perdu jusqu’à la notion d’avoir des droits. Bien que notre pays soit très riche, les inégalités sociales sont de plus en plus grandes. Mon théâtre est toujours lié à ce qui est en dessous de la scène politique.
 
 
Dans Potestad, les bourreaux et les victimes ne sont pas clairement identifiés comme tels, le jeu est brouillé, avec des pointes d’humour. Pourquoi ?
Comme Pinter, je me laisse porter par mes personnages, sans schéma prédéfini, et surtout sans clairement catégoriser bons et méchants. L’humour existe chez les SS ou les tortionnaires de n’importe quelle dictature, pouvant être gais et affectueux en famille, même en devant tuer 5000 personnes le lendemain. Cet aspect contamine le public qui s’identifie au personnage du père dans Potestad, qui lui est très sympathique. On me l’a d’ailleurs reproché. A la fin la vérité éclate. Dans la pièce, le thème de la complicité civile avec la dictature est sous-jacent. Je crois que les tortionnaires ressemblent à l’image d’ambiguïté que nous avons tous en tant qu’êtres humains.
 
Propos recueillis par Agnès Santi


Remerciements à Françoise Thanas pour la traduction

Potestad d’Eduardo Pavlovsky, mise en scène Norman Briski, le 15 mai à 22h, les 16 et 17 à 19h30, Solo Brumas, d’Eduardo Pavlovsky, mise en scène Norman Briski, les 19 et 20 mai à 19h30, le 21 à 14h30. En espagnol surtitré.

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