La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

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Antoine Hervé

Antoine Hervé - Critique sortie Jazz / Musiques

Publié le 10 janvier 2009

Musique sans frontières

« Je cherche à réintroduire la musique dans le champ social »

Vous avez commencé très jeune la musique. Qu’est-ce qui vous a motivé ?

Antoine Hervé : Derrière tout destin, il y a une tragédie. La musique m’a permis de survivre à des traumatismes familiaux majeurs. En jouant, je découvrais l’urgence de vivre. Au piano, dès huit ans, je jouais d’oreille la musique d’Oscar Peterson. J’ai aussi travaillé les concertos classiques, Haydn, Beethoven… mais sans apprendre le solfège. A 14 ans, mon oncle, le compositeur Daniel-Lesur, m’a présenté à Pierre Sancan, professeur de piano au Conservatoire de Paris, qui a alors découvert que je ne savais pas lire la musique…
 
Vous avez ensuite étudié de nombreuses disciplines : l’harmonie, le contrepoint, les percussions…
 
A.H. : J’avais une certaine boulimie de musique. Mais j’ai rapidement ressenti un rejet du jazz de la part du Conservatoire de Paris. Les musiciens pensaient que c’était une musique simpliste, toujours à quatre temps ! Les choses ont heureusement évolué. Mais pour autant, je suis toujours resté un classique pour les jazzmen et inversement un jazzman pour les classiques. J’assume ce côté atypique.
 
« Les techniques d’électro-acoustique m’obligent à remettre en jeu mes propres acquis d’improvisation. »
 
Vous travaillez aujourd’hui tout particulièrement sur les procédés d’électro-acoustique. Que vous apportent ces techniques ?
 
A.H. : Il y a cent ans est apparue la batterie qui a révolutionné la musique. Il en est de même, j’en suis convaincu, pour la lutherie informatique aujourd’hui. C’est une véritable révolution… Ce qui me séduit, c’est la poétique des objets sonores. Les techniques d’électro-acoustique m’obligent à remettre en jeu mes propres acquis d’improvisation. A mon sens, la création se fait aujourd’hui sur la notion de timbre.
 
Votre groupe se nomme malicieusement « Pierre et Marie Tuerie ». Pouvez-vous nous expliquer ce titre ?
 
A.H. : En fait, chez les musiciens, le mot « tuerie » est utilisé pour désigner des musiciens qui jouent très bien. On dit par exemple : « Ce groupe, c’est une tuerie ! ». Quant à la référence au couple Pierre et Marie Curie, elle provient du fait que je joue dans cet ensemble en véritable tandem avec ma femme, Véronique Wilmart, spécialiste de l’électro-acoustique. On peut aussi remarquer que, si les Curie ont découvert les mutations des atomes, nous tentons pour notre part d’apporter des mutations d’ordre musical ! Enfin, dernier rapprochement : Marie fut longtemps moins considérée que Pierre et il en est malheureusement de même pour nous. Véronique fait un travail remarquable, mais dont on parle moins que du mien, sans doute parce que c’est une femme…
 
La pédagogie occupe une part importante de vos activités. Quel est le concept des « Leçons de jazz » que vous avez créées ?
 
A.H. : Je suis parti du constat que le jazz est globalement méconnu. Or, j’avais besoin de faire découvrir aux gens ce qui me passionne au quotidien. J’ai ainsi imaginé ces « Leçons de jazz », qui, en un peu plus d’une heure, font le portrait de grands pianistes créateurs, comme Bill Evans, Thelonious Monk, McCoy Tyner ou encore Chick Corea. Je rappelle le contexte historique, raconte des anecdotes et donne quelques éléments d’analyse musicale. L’idée est de désacraliser ces grands interprètes. C’est pour cela que je décris leurs faiblesses, leurs contradictions. Ces musiciens sont à la portée de tous.
 
Vous êtes également présent dans les médias : vous intervenez dans l’émission de Jean-François Zygel sur France 2 et vous êtes producteur à ses côtés dans « Le cabaret de France Musique »…
 
A.H. : Je cherche à transmettre autre chose que la culture de masse que l’on nous sert et qui est pour le moins indigeste. Pour autant, je ne veux pas jouer au spécialiste qui souhaite se faire entendre uniquement de ses pairs. Il faut trouver sans démagogie un équilibre entre le grand public et les initiés. Dans le même esprit, je travaille sur des concepts originaux de performances lors de colloques et de séminaires. Par exemple, pour un congrès de psychanalystes autour de la notion de dépression, j’ai décliné ce thème à travers le parcours de Billie Holiday. Je cherche à réintroduire la musique dans le champ social en multipliant les rencontres avec des scientifiques, des philosophes, des médecins, etc… C’est passionnant. L’art qui ne se nourrit que de l’art, c’est du nombrilisme !
 

Propos recueillis par Jean-Luc Caradec et Antoine Pecqueur

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