La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Focus -146-Biennale

Anja Hempel

Anja Hempel - Critique sortie Classique / Opéra

(crédit photo udo Hesse) Anja Hempel met en jeu la ballerine pour disséquer le corps

Publié le 10 mars 2007 - N° 146

Fleisch : «  Un pied de nez ludique aux images dominantes du
corps. »

Corps lisses, impeccablement tendus dans la beauté du geste, ou bien lardés
de viande, désarticulés : Anja Hempel met en jeu la danseuse classique et
dissèque avec lucidité et humour les images du corps dans notre société.

Dans Fleisch, vous maniez à même le corps des escalopes, autrefois
utilisées par les danseuses classiques pour soigner leurs pieds meurtris à cause
des pointes. Pourquoi ce détournement ?

Cette idée a surgi comme un pied de nez ludique aux images dominantes du
corps, vidé de ses organes et réduit à la surface bien lisse de son apparence.
La viande évoque la chair, laisse poindre l’intérieur grouillant sous
l’enveloppe corporelle. Notre société entretient avec le corps un rapport
ambigu : le corps est entraîné, remodelé, exposé, valorisé, dans le sport, la
danse, la cosmétique ou la mode, en même temps qu’il est nié dans sa dimension
organique. La ballerine symbolise cette contradiction : elle usine son physique
à l’extrême, mais aspire à l’élévation et à se défaire du poids de la chair.
Cela me rappelle la quête spirituelle de certains mystiques. J’ai d’ailleurs
inséré un texte de Mechtild von Magdeburg, qui a écrit des pages d’une sublime
sensualité sur son union avec Dieu. Moi-même, je me suis rendue compte que je ne
connaissais pas le fonctionnement de mon organisme, alors que je danse depuis
vingt ans.

Vous suggérez également la violence faite au corps, un rapport à la féminité
parfois douloureux.

Des scènes laissent en effet entrevoir des actes de viol, de meurtre ou de
brutalité. La violence subie par les femmes reste taboue en France, alors qu’une
femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon, et qu’un viol
se produit toutes les deux heures. A travers trois figures – « la femme aux
talons », « la ballerine », « la chorégraphe aux talons et pointes », Fleisch
raconte deux façons de réagir à un choc initial, l’une qui s’enfonce dans la
réminiscence des faits traumatiques, l’autre qui tente de s’en sortir.

Comment vous servez-vous du vocabulaire classique ?

Je l’utilise en l’inscrivant dans une syntaxe contemporaine et en insérant
des contrepoints ludiques qui créent une étrangeté. La gestuelle détourne les
codes académiques et introduit du déséquilibre. On voit l’effort, on entend le
bruit des pointes frappant le sol’ Pousser le corps à ses limites, voilà ce qui
m’intéresse dans la danse, parce que l’interprète atteint là une liberté inouïe.
Par la concentration du risque, le danseur touche l’être et non le paraître.

Entretien réalisé par Gwénola David

Le 26 mars à 20h30, au Théâtre Romain Rolland, à Villejuif.

 

A propos de l'événement


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