La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Dommage qu’elle soit une putain

Dommage qu’elle soit une putain - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : Pascal Gély CDDS Enguerand Légende photo : Frère Bonaventure (Jean-Luc Debattice) effaré devant la folie de la passion humaine.

Publié le 10 novembre 2008

La pièce élisabéthaine de John Ford dans une mise en scène épurée et concentrée qui fait entendre la violence archaïque des passions avec une sobriété à la fois stylisée et ancrée dans les tourments bien réels de l’homme face à un amour destructeur.

Au sein d’un espace entièrement nu, enserré de rideaux rouges, l’action condensée et épurée évite tout à fait la grandiloquence d’une farce ou d’une tragi-comédie sulfureuse et acquiert une tonalité tragique simple et tranchante. Les lumières, les mouvements des corps participent de cette intensité qui met en relief l’opposition de forces contraires : celle de la loi humaine et religieuse horrifiée devant l’inceste, tentant de fuir et de repousser l’interdit, et celle de l’amour charnel puissant et absolu d’un frère et d’une sœur, Giovanni (Ostap Tchovnovoï) et Annabella (Sarah Capony). Une passion vouée à croiser la mort, comme on l’apprend dès les premières répliques. Le dépouillement de la scène met en lumière la force impitoyable de cet amour coupable, que rien n’arrête, et aussi la confrontation implacable des personnages. « Il serait plus facile d’arrêter le flux et le reflux de l’océan que de détourner mon désir », confie Giovanni à son maître et confident, le frère Bonaventure. La loi du corps et de la nature assumée comme un destin, contre celle du Ciel qui « ne plaisante pas ». « Il faut bénir le soleil et non pas chercher à savoir pourquoi il brille » dit l’homme d’église qui conseille le repentir comme remède à son ancien disciple, avant de disparaître par une trappe…  

Pulsions de vie mortifères

Les amoureux passent à l’acte très vite et l’incandescence insolente de leur transgression annonce leur fin. Créée aux alentours de 1628, la pièce de John Ford (1586-1639) est l’un des chefs-d’œuvre de ce théâtre élisabéthain caractérisé par sa violence et sa liberté de ton, qui font voler en éclats les conventions sociales et esthétiques et font écho aux révolutions scientifiques de l’époque, tels les dangereux travaux de Galilée. C’est aussi un théâtre de la cruauté pure, qui « sonde les reins et les cœurs » selon les mots d’Artaud, qui tente de cerner des phénomènes aussi troublants que le meurtre et les passions. Enceinte de son frère, Annabella épouse le seigneur Soranzo, fou de rage et lorsqu’il apprend la vérité. Vasquès son serviteur le tempère et le guide. Hippolita, ex-amante de Soranzo, furieuse d’être délaissée, réclame aussi vengeance. Sous le sol, la chambre, une antre de luxure et d’oubli, invisible aux spectateurs. Tous les personnages sont emportés dans un tourbillon de malheurs. Les pulsions de vie sont ici mortifères. La sobriété de la mise en scène permet de faire entendre le texte sans en rajouter dans l’horreur, sans tomber dans l’écueil du réalisme ou du pathos, en se concentrant au contraire sur l’archaïsme de cette violence primitive tragique, que rien ne peut endiguer ou contrer – Frère Bonaventure le confesse lui-même -, et qui s’abîme au contraire dans une sauvagerie barbare.Jean-Luc Debattice en Frère Bonaventure, Régis Le Rohellec en Soranzo, Pierre Marzin en Vasquès et Emmanuelle Meyssignac en Hippolita sont particulièrement justes et convaincants. Une mise en scène à la fois sobrement stylisée et ancrée dans les tourments bien réels d’une passion dévorante.

Agnès Santi


Dommage qu’elle soit une putain, de John Ford ; adaptation, scénographie et mise en scène de Patrick Schmitt. Du 6 au 23 novembre 2008. Du jeudi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h00. La Forge, 19, rue des Anciennes Mairies, 92000 Nanterre Centre-Ville. Réservations au 01 47 24 78 35 ou sur www.laforge-theatre.com

Reprise le 18 novembre 2008, à 20h30, au Théâtre André-Malraux de Rueil-Malmaison ; le 25 novembre, à 20h30, au Théâtre Luxembourg de Meaux ; le 29 novembre, à 20h30, au Nouvel Espace Culturel le Charentonneau de Maisons-Alfort.

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