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Avignon - Entretien Wajdi Mouawad

Des Femmes : guerrières par nécessité

<i>Des Femmes</i> : guerrières par nécessité - Critique sortie Avignon / 2011

Publié le 10 juillet 2011

Wajdi Mouawad inaugure son « projet Sophocle » avec Des Femmes, qui rassemble Les Trachiniennes, Antigone et Electre. A voir sous le ciel de la carrière de Boulbon.

« Sophocle décrit un monde qui prend conscience de son désenchantement. »
 
En quoi consiste votre « projet Sophocle » ?
 
Wajdi Mouawad : Le « projet Sophocle » est la réunion d’une équipe artistique franco-québécoise autour de la création de sept tragédies de Sophocle, en trois cycles : Des Femmes (Les Trachiniennes, Antigone, Electre), Des Héros (Ajax, Oedipe roi), Des Mourants (Oedipe à Colone, Philoctète). J’ai souhaité monter l’ensemble des tragédies de Sophocle qui nous sont parvenues et non me contenter d’une seule, car j’avais envie de mettre en scène Sophocle comme je le ferai pour un jeune auteur contemporain. Aller à l’encontre de sa poésie, toute entière. Ce qui m’attire dans ses écrits, c’est la révélation des aveuglements et leur mise en lumière. La violence de ce que signifie se connaître soi-même. Sophocle décrit un monde qui prend conscience de son désenchantement ; son siècle comprend que le monde est souffrance, douleur et indifférence des dieux. Cela me touche profondément tant ce me semble au cœur des chagrins de notre époque.
 
Comment voyez-vous ces grandes figures féminines : Déjanire, Antigone et Electre ?
 
W. M. : Ce sont de grandes héroïnes qui traversent le premier opus intitulé Des Femmes. Entre les lois de la nature et celle des hommes, le destin de chacune de ces femmes est scellé par ses choix ; qu’il s’agisse du désespoir de Déjanire en amour, du désir de vengeance d’Electre dans sa famille, ou de la soif de justice d’Antigone au sein de la cité. Ce sont des guerrières, au premier sens du terme.
 
Comment avez-vous traité la question du chœur, très importante dans les tragédies ?
 
W. M. : Lisant les tragédies tout en écoutant de la musique, j’ai alors songé que le chœur devait être musical. J’en ai écouté beaucoup (arabes, hindoues, hongroises…) qui ne me convenaient pas. J’ai relu encore les pièces et j’ai senti que le chœur n’était pas le lieu moral comme je le croyais a priori mais qu’il était devenu le lieu de la déraison, issu de la folie de Dionysos, de la bacchanale, des fêtes religieuses… La réponse était dans l’avant-dernière strophe du premier chœur d’Antigone : Oui, mais la victoire au nom glorieux / Est venue, joyeuse, à l’appel de Thèbes / La ville aux nombreux chars / Oublions donc les combats d’aujourd’hui / Rendons-nous dans les temples des Dieux / Toute la nuit chantons, dansons pour eux / Et que Dionysos notre guide / Ebranle sous ses pas le sol thébain. S’est ensuite posée la question de quelle était la musique qui pouvait faire trembler le sol thébain : et l’idée du rock est apparue. J’ai écouté plein de rock. Les groupes qui fonctionnaient le mieux avaient en commun que le chanteur était instinctivement lié au lyrisme, à la poésie, était l’auteur de ses textes : qu’il s’agisse de Jim Morrison ou Kurt Cobain, c’étaient des poètes rockeurs chanteurs. J’avais donc mis le doigt sur ce que je cherchais depuis le début : une voix poétique, capable de faire vibrer un texte, dans sa poésie, sa beauté, son abstraction.
 
 
Pourquoi avoir confié ce rôle à Bertrand Cantat ?
 
W. M. : Il se trouve que j’ai la chance d’avoir un ami qui est rockeur : Bertrand. Je lui ai d’abord demandé s’il connaissait quelqu’un. Pour mieux me conseiller, il a lu Antigone pendant la nuit et m’a dit : “Moi, je vais essayer. Si tu veux, moi, j’ai envie de faire ça !” et j’ai répondu : “Bien sûr que je veux”. Alors nous avons cherché un groupe rock. Je connaissais des musiciens à Montréal, le groupe s’est formé de cette façon-là. J’ai une nouvelle fois relu les pièces : Les Trachiniennes, c’est l’histoire d’un individu qui tue la personne qu’il aime sans le vouloir. Antigone, c’est l’histoire d’un homme dont la cité considère qu’il a commis un crime irréparable et décide de ne pas l’enterrer. Electre, c’est l’histoire d’un crime qui n’est pas puni et puisqu’il n’y a pas justice, Electre tombe dans la vengeance.  Dans les trois pièces, le chœur n’arrête justement pas de dire « rien n’est plus redoutable que l’homme » ou « ne dites jamais qu’un homme a vécu heureux tant qu’il n’a pas vécu la dernière seconde de sa vie »…
 
Pensiez-vous susciter de telles réactions, notamment au Canada ?
 
W. M. : Je n’avais pas imaginé des réactions de cette ampleur. Un questionnement, oui, un débat sûrement mais des réactions si violentes, absolument pas. Ces réactions peuvent se comprendre tout simplement car nous sommes ici face à une question de morale. Puisque ce n’est pas une question de justice, il ne s’agit pas d’avoir raison ou tort. Ici, il y a un choix à faire. Un homme devient le symbole de la violence faite aux femmes. Si vous décidez que le symbole est plus important que la justice, il ne faut pas qu’il monte sur scène. Mais s’il ne monte pas sur scène, vous sacrifiez un peu l’idée que vous avez de la justice, puisque vous lui infligez une deuxième peine.
 
Propos recueillis par Agnès Santi


Festival d’Avignon. Des Femmes. Les Trachiniennes, Antigone, Electre de Sophocle, mise en scène Wajdi Mouawad, les 20, 21, 23, 24 et 25 juillet à 21h30 à la Carrière de Boulbon. Tél : 04 90 14 14 14.Durée 6H.

A propos de l'événement



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