La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Philippe Urfalino

Malraux / Duhamel / Lang : trois ministres emblématiques

Malraux / Duhamel / Lang : trois ministres emblématiques - Critique sortie Avignon / 2011

Publié le 10 juillet 2011

Trois philosophies d’action ont posé les fondements de la politique culturelle jusqu’à dissoudre son idéologie : c’est l’histoire que retrace Philippe Urfalino, directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS.

Pourquoi datez-vous l’invention de la politique culturelle de la création du ministère Malraux ?
 
Philippe Urfalino : C’est d’abord un problème de définition. Pour moi, cela correspond à la période, initiée par Malraux, durant laquelle a dominé, au niveau de l’Etat, la perception de la culture comme un levier d’action sur la société. C’est pour cela que je fais démarrer la politique culturelle en 1959, et que je distingue la politique culturelle des politiques publiques à l’égard des arts. Et c’est pour cela que pendant cette période la politique culturelle a pu être le support d’un débat sur la société française.
 
En posant les bases d’une politique culturelle comme discours sur la société, quelles étaient les croyances et les doctrines qui fondaient l’action de Malraux ?
 
P. U. : Il a croisé deux choses : une pensée assez classique sur l’art, qui a une origine allemande, présente notamment chez Schiller. C’est l’idée que l’art est ce qui rassemble par le cœur et non par l’esprit. Il y associe la conception gaulliste de la nation française, comme troisième force entre la civilisation américaine et la Russie. L’art rassemble par sa dimension universelle, l’homme retrouvant dans l’art le miroir des expériences universelles de l’humanité. Par ailleurs, il y a l’idée que l’art doit et peut être accessible à tous si on en facilite la diffusion. La mission égalitariste donnée au nouveau ministère a surpris, non de la part de Malraux, mais de la part d’un ministre gaulliste.
 
Est-ce parce que le concept de démocratisation culturelle a pu être le monopole de la gauche ?
 
P. U. : Il l’était ! Et c’est pourquoi le parti communiste a réagi très durement. L’idée de la démocratisation était déjà ancienne, c’est « l’art au peuple » de la fin du 19ème siècle, mais Malraux lui donne un volet particulier : il prend en partie à revers l’Education populaire, qui était encore très forte à cette époque. Malraux a une idéologie anti-éducatrice. Cet aspect ne lui a pas survécu. Il estime que l’art rassemble par sa confrontation directe avec la population. C’est ce que l’on a alors appelé l’action culturelle. Il met en œuvre son action à travers les maisons de la culture, et en contraste avec l’action du Ministère de l’Education nationale.
 
Est-ce parce qu’il part du principe que le « choc électif » suffit à la rencontre avec l’art et n’a rien à voir avec la connaissance ?
 
P. U. : Oui, effectivement, il y a l’idée que la connaissance discrimine, qu’elle crée des différences entre les gens. C’est une idée qui légitime un ministère qui est en bataille contre l’Education Nationale…
 
Jacques Duhamel était, contrairement à Malraux, un véritable homme politique. Son arrivée  a-t-elle permis d’apaiser la déstabilisation de 68 et de lancer la municipalisation de la culture?
 
P. U. : Il a dirigé un parti important sur l’échiquier, Progrès et Démocratie Moderne, et, maire de Dole, a connu un enracinement local. Le sens politique qu’il a donné à son ministère entre 1971 et 1973 fut effectivement  la gestion intellectuelle et idéologique de l’après 68. Le courant de la municipalisation de la culture ne peut lui être attribué mais il l’a encouragé. Ce mouvement autonome s’est développé lentement et a explosé dans les années 70. La discrimination villes de gauche / villes de droite est à cet égard difficile à saisir, notamment à l’examen des budgets. La différence est plus nette au sujet des relations avec le milieu associatif, car la gauche a un milieu associatif propre que n’a pas la droite.
 
« La discrimination villes de gauche / villes de droite est difficile à saisir, notamment à l’examen des budgets. »
 
Quand Jack Lang a déclaré « économie et culture, même combat », n’était-ce pas surprenant de la part d’un ministre de gauche ?
 
P. U. : Cela a choqué, et marqué un changement très habile du discours sur la politique culturelle. Ce fut une transformation complète du schéma intellectuel de justification de la politique culturelle. Depuis les années 60, régnait l’idée que l’art s’oppose à la domination du marché et à l’aliénation attribuée à l’industrialisation et à la consommation de masse. A l’opposé, Lang a une conception vitaliste et entrepreneuriale de l’art. Face à la crise économique, il fait du soutien à l’art un vecteur de résolution de la crise. Il souligne les parentés entre art et industrie, art et économie, par le biais des thèmes de l’innovation et de créativité. Ce faisant il reste alors fidèle à la thématique qui avait mis la culture aux premiers rangs de la campagne électorale de 1981 : la lutte contre l’impérialisme culturel américain. Ce thème permettait notamment de faire pièce à la délégitimation brutale de l’allié communiste. Si on a beaucoup parlé de culture lors de cette campagne, c’est finalement pour des raisons largement extérieures à la politique culturelle.
 
 
Propos recueillis par Nathalie Yokel


 
Publication : L’invention de la politique culturelle, Hachette Littératures, 2004.

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