La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Cyrano de Bergerac

Cyrano de Bergerac - Critique sortie Théâtre Paris THEATRE DE L’ODEON
Dominique Pitoiset situe la pièce dans un hôpital psychiatrique. Crédit photo : Brigitte Enguérand

Critique Odéon-Théâtre de l’Europe De Rostand / mes Dominique Pitoiset

Publié le 29 mai 2014 - N° 221

Dominique Pitoiset ose une mise en scène radicale du classique Cyrano, portée magistralement par Philippe Torreton et la troupe.

Comme chaque jour peut-être, ils se retrouvent dans cette vaste salle clinique, décapée à la lumière crue des néons. Joggings flasques et t-shirts usés, pantalons avachis, marcels élimés et baskets : ils ont l’allure confuse de ceux que la vie a passablement cabossés, ou que la norme a relégués en fond de cale, et en retrait du monde. Alors les uns seront les Cadets de Gascogne, les autres joueront les petits marquis. Un juke-box collé dans un coin, quelques tables anonymes, des chaises standards, du carrelage blanc… Voici pour le décor. Au centre, calé dans un fauteuil tout skaï, Cyrano, qui enfin se retourne et se lève, pas mieux fagoté que les autres, mais qui emporte ce quotidien fadasse dans l’élan fou du verbe, soudain embrasé d’une flamboyante ardeur. On connaît le personnage. Libre penseur pourfendant les conventions de sa faconde affilée, sigisbée railleur épris des rimes, maniant le verbe comme l’épée, avec panache, Cyrano a le nez planté dans le cœur : la belle Roxane aime ailleurs. Celle qui ne s’enivre qu’aux parfums de la métaphore filée croit avoir trouvé dans le beau Christian la fleur rare qui saura toujours la griser. Le bel esprit défiguré prête sa plume au jeune amant, trouvant dans ce corps d’éphèbe la réverbération de sa voix, scellant aussi la tragédie complice de deux moitiés d’homme.

Mise en abyme géniale

En situant la scène dans la salle de jour d’un hôpital psychiatrique, Dominique Pitoiset opère une mise en abyme de ce classique tant rebattu et lui donne un éclat nouveau, vif et cinglant. La pièce qu’Edmond Rostand écrivit en 1897 souvent n’échappe pas au clinquant ni à la ferblanterie sentimentale. Il est vrai qu’on y trouve de tout : un fond de comédie héroïque de cape et d’épée, des emprunts au drame romantique, la veine historique et glorieuse d’un Hugo et d’un Dumas… Aussi, lorsque ces êtres abîmés par les caillasses de l’existence s’emparent de cette langue charnue, brillante et altière, quand ils défendent le pur idéal avec tant de bravoure, lorsqu’ils refusent les lâches compromis et autres intrigues de basse cour, les répliques résonnent tout autrement. Non que l’émotion de cette histoire d’amour tenu au secret ne nous gagne pas, bien au contraire : le metteur en scène et les comédiens y veillent avec grand art et tiennent à l’unisson la tension du récit. Philippe Torreton est un Cyrano bouleversant, qui laisse deviner, sous la truculence éclatante et le tempérament sanguin, une mélancolie solitaire, une délicatesse rayée de sombres teintes. Face à la veulerie tranquille des braves gens, face à la bêtise ordinaire qui chaque jour fait ses preuves, on se dit que ces êtres mis à l’asile avaient sans doute des rêves trop grands pour une société étriquée. Leur restent le pouvoir infini de l’imagination, le plaisir exaltant du verbe… et la liberté du théâtre.

 

Gwénola David

A propos de l'événement

Cyrano de Bergerac
du Jeudi 15 mai 2014 au Samedi 28 juin 2014
THEATRE DE L’ODEON
Place de l'Odéon, 75006 Paris, France

Jusqu’au 28 juin 2014, à 20h, sauf dimanche 15h, relâche lundi. Tél. : 01 44 85 40 40. Durée : 2h40. Spectacle vu à l’Espace Malraux de Chambéry.


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