Théâtre - Critique

Christian Benedetti reprend « Guerre » de Lars Noren : un théâtre brut, au plus près de la vérité d’un grand texte

Christian Benedetti reprend « Guerre » de Lars Noren : un théâtre brut, au plus près de la vérité d’un grand texte - Critique sortie Théâtre Alfortville Théâtre-Studio d’Alfortville


Théâtre-Studio d’Alfortville

Ce fut l’une des grandes pertes de la pandémie de Covid-19. Le 26 janvier 2021, à Stockholm (où il était né en 1944), Lars Norén quittait le monde tragique et tumultueux que son théâtre éclairait d’une lumière crue depuis plus de 50 ans. Il avait commencé à écrire de la poésie au début des années 1960, avant de se tourner vers l’art dramatique. Son regard pointait ce qu’il lui semblait devoir pointer sans se laisser infléchir. Son verbe rendait compte de ses observations à travers une rigueur radicale. En octobre 2003, le dramaturge suédois mettait lui-même en scène son texte Guerre (L’Arche Éditeur) au Théâtre Vidy-Lausanne, une partition pour trois actrices et deux acteurs présentée par la suite au Théâtre Nanterre-Amandiers. C’est aujourd’hui Christian Benedetti qui reprend cette pièce, qu’il a créée au Théâtre-Studio d’Alfortville en mars 2023. Il l’a mise en scène de très belle façon, en donnant corps de manière précise et exigeante à la quotidienneté d’une famille déchirée par un conflit qui vient de s’achever. Un soldat rentre chez lui. Deux ans après son départ, cet homme devenu aveugle est accueilli par son épouse qui ne l’attendait pas, qui le croyait mort, qui ne l’a jamais aimé, qui a trouvé le bonheur, malgré la guerre, avec Ivan, le frère de ce mari.

Une violence sourde et bestiale

Il y aussi les deux filles du couple, deux adolescentes, presque encore des enfants. Semira, la cadette, se réjouit du retour de son père. Beenina, l’aînée, rêve d’ailleurs. Elle sort chaque nuit pour se prostituer. Comment revenir à la vie d’avant lorsqu’on a fait face à l’horreur ? Est-ce seulement possible ? Dans Guerre, Lars Norén révèle sans toujours montrer. Il laisse les échos de non-dits se propager et s’affirmer avec une force étonnante. Le poids de cet indicible pèse sur le plateau. Comme celui de l’impensable qui s’exprime au gré de situations d’une violence sourde et bestiale. D’une grande tenue, la représentation mise en scène par Christian Benedetti ne cherche ni à galvauder cette violence, ni à l’occulter. Elle la donne à percevoir à travers sa pleine et juste expression, notamment grâce au travail des cinq comédiennes et comédiens qui l’incarnent. Ces formidables interprètes ne succombent à aucune facilité. Entre silences et vivacité, ils rejoignent les vœux de Lars Norén qui déclarait préférer « un théâtre où le public se penche en avant pour écouter à celui qui se penche en arrière parce que c’est trop fort ». C’est ce théâtre qui nous touche, aujourd’hui, à Alfortville. Un théâtre brut, sans esbroufe, au plus près de la vérité d’un grand texte.

Manuel Piolat Soleymat

A propos de l'événement


Guerre
du lundi 26 février 2024 au samedi 16 mars 2024
Théâtre-Studio d’Alfortville
16 rue Marcelin-Berthelot, 94140 Alfortville

du lundi au samedi à 20h30, samedi 9 mars à 16h. Tél. : 01 43 76 86 56. Durée de la représentation : 1h45. Spectacle vu au Théâtre-Studio d’Alfortville en mars 2023.  www.theatre-studio.com


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