La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Danse - Critique

Black Out

Black Out - Critique sortie Danse
La danse vue d'en haut. Photographie : Philippe Weissbrodt.

Publié le 10 décembre 2011 - N° 193

Connu pour ses pièces à la dramaturgie intense, marquées par une forme de narration, Philippe Saire nous surprend avec une création qui tient autant de l’installation plastique que de la chorégraphie.

Imaginez que vous êtes un oiseau, survolant une plage en été. Sur le sol clair, des corps allongés, en maillot de bain, ne protégeant que leur visage, s’offrent à la lumière. Reposés, déposés, ils s’offrent aussi à la gravité : la première image de Black Out nous invite à contempler des corps bien éloignés de la tonicité qui caractérise traditionnellement les danseurs. De fait, tout au long de la pièce, les spectateurs sont invités à expérimenter un point de vue inhabituel sur les corps dansants. La standardisation de la durée des pièces chorégraphiques (une « vraie » pièce, aujourd’hui, est censée durer une heure…) a relégué les pièces courtes au statut de « petites formes » : la courte durée va généralement de pair avec l’économie de moyens, notamment en termes de décors et d’équipements techniques. Black Out échappe à ce diktat. Avec ses 35 minutes, qui confèrent à l’action un caractère implacable, elle affirme un véritable dispositif scénographique et technique : dans cette pièce que nous avons vue lors de sa création à Lausanne, les spectateurs (une quarantaine par représentation) sont placés sur des coursives, au-dessus d’une véritable boîte noire – ou blanche. Lors des représentations parisiennes, les spectateurs seront placés moins haut, mais ce point de vue surplombant sera préservé, dans une plus grande proximité avec les danseurs.

Perception bouleversée

Or, vus d’en haut, c’est en position allongée que les corps s’offrent le plus aisément à la vue. Le trouble survient lorsqu’ils se lèvent : on ne voit plus alors que le sommet du crâne, la nuque, les épaules, une partie des bras… On scrute la peau, on cherche à inventer des façons d’observer malgré tout la forme de leurs gestes, l’impulsion de leur mouvement. La situation se retourne dans un passage saisissant, qui bouleverse la perception de l’espace : la danseuse, Maëlle Desclaux, parcourt le sol comme si elle gravissait un mur, à quatre pattes. Offrant pour la première fois son visage aux spectateurs, elle expose également la vulnérabilité qui est la sienne dans cet espace qui tient aussi de la fosse aux lions, et dans lequel les danseurs sont enfermés. En effet l’ambiance de plage – minée dès le début de la pièce par le grattement persistant des doigts d’un danseur sur le sol – se transforme rapidement. Bombardés de matière noire, les danseurs deviennent les artisans d’une œuvre calligraphique qui menace de les engloutir. On retrouve ici l’attrait de Philippe Saire pour le dessin : les corps des danseurs s’inscrivent dans la matière, qui devient une trace de leurs gestes, trace vouée à s’effacer elle aussi. Une écriture du mouvement, qui est aussi une écriture de la posture du spectateur : tour à tour témoin, voyeur, invité à l’empathie ou à la répulsion, il ne sortira pas indemne de la matière noire qui envahit l’espace, dissolvant contours et images.
 
Marie Chavanieux


Black Out, de Philippe Saire, avec Philippe Chosson, Maëlle Desclaux, Jonathan Schatz, du 14 au 16 décembre à 20H et 21H au Centre culturel suisse, 32-38, rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris. Tél. 01 42 71 44 50

A propos de l'événement



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