La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Avec Raphaël Challier, regard sur la diversité des classes populaires

Avec Raphaël Challier, regard sur la diversité des classes populaires - Critique sortie Avignon / 2019 Avignon

Entretien
Raphaël Challier

Publié le 23 juin 2019 - N° 278

Raphaël Challier est docteur en sociologie au laboratoire CRESPPA et Ater en science politique à l’Université de Mulhouse. Ses recherches portent sur les classes populaires et notamment leurs pratiques d’engagement. 

Quel est l’objet de vos recherches ?

Raphaël Challier : Je travaille en premier lieu sur les pratiques d’engagement des classes populaires. Les pratiques culturelles au sens strict m’intéressent mais je n’ai pas réalisé d’enquête systématique sur ces thèmes, ce sont des matériaux secondaires. Dans le dossier de la revue Politix intitulé En bas à droite (coordonné avec Amélie Beaumont et Guillaume Lejeune), nous avons filé l’intuition de Pierre Bourdieu selon laquelle il y aurait des différences d’investissement et des aspirations différentes au sein des classes populaires, les différents groupes populaires ne désirant pas la même chose. Parmi eux, l’on peut distinguer entre un pôle économique, qui valorise l’avoir économique, et un pôle culturel, qui valorise le savoir et les connaissances culturelles. Dans le pôle économique, on retrouve ceux des classes populaires qui votent plutôt à droite, travaillent dans le privé (les employés du luxe, les petits indépendants, les salariés des petites entreprises ou les métiers de l’ordre), et dont les pratiques culturelles sont disqualifiées par les élites culturelles (le cinéma d’action américain, les comédies populaires françaises, le foot, la chasse). Du côté du pôle culturel, on retrouve plutôt ceux du secteur public avec, comme figure type, les petits métiers du travail social, la frange en extension des jeunesses populaires qui accède aux filières universitaires non-sélectives, qui ont des consommations culturelles plus distinctives (concerts, écoute des musiques alternatives) et qui votent plus souvent à gauche. Cette opposition structure des pratiques de consommation, des aspirations, des rapports au politique et des valeurs hétérogènes.

« La transformation des aspirations des classes populaires passe du rôle important accordé à l’Etat-providence à une logique individuelle. »

On ne peut donc pas parler d’une seule classe populaire…

R.C. : Il est compliqué de hiérarchiser les séparations au sein des classes populaires. A vrai dire, il n’y a jamais eu une classe populaire unique : il y a toujours eu, en son sein, des hommes et des femmes, des immigrés et d’autre qui ne l’étaient pas, des paysans et des ouvriers. En revanche, il y a eu une évolution dans la manière de les penser avec une tendance à la fragmentation : banlieue / ruraux, fractures de genre, fractures ethniques, fractures d’âge. On peut les multiplier mais on ne peut pas déterminer de fracture centrale. Il y a des foyers de tension, même s’il y a des invariants. Ce qu’on peut dire c’est que, pour reprendre la définition du sociologue Olivier Schwartz, les membres des classes populaires gagnent peu d’argent, ont fait peu d’études, occupent des fonctions d’exécutant et ont des pratiques culturelles spécifiques. Ils sont plus ancrés dans l’espace local, là où les classes supérieures sont plus mobiles. Ils investissement le quartier, le village car ils y trouvent une identité positive qu’ils n’ont pas forcément au dehors. A cet égard, voyez les ronds-points des gilets jaunes, qui ont correspondu d’abord à la reconstruction des liens sociaux collectifs.

L’école joue-t-elle un rôle dans l’évolution de l’identité populaire ?

R.C. : On peut assister à cet égard à une recomposition partielle des identités. J’ai enquêté sur des groupes d’étudiants dans une université de Seine-Saint-Denis. Les jeunes des quartiers populaires (dont l’identité n’est évidemment pas figée) ne se reconnaissent pas complètement dans l’identité étudiante. Ils n’ont pas la même aisance que les jeunes issus des classes moyennes. Il y a une forte fracture dans leurs pratiques culturelles et les formes de militantisme qu’ils adoptent, qui les distingue des jeunes de la classe moyenne.

Le regard porté sur les classes populaires a-t-il évolué ?

R.C. : Le regard sur les classes populaires est le produit d’une histoire et on ne pose pas à ces groupes les mêmes questions qu’on leur posait autrefois. Dans les années 60, époque du « mouvement ouvrier », de l’usine et des syndicats, les pratiques culturelles sont très peu documentées. Les classes populaires ne sont aujourd’hui plus les mêmes que celle du XIXème siècle. De nombreux changements ont eu lieu : l’accès des femmes au travail, la tertiarisation, l’essor de la société de consommation, l’urbanisation, la massification scolaire et le développement d’Internet. Néanmoins, on peut toujours distinguer une opposition au sein des classes populaires, d’autant plus activée par la massification scolaire et la perte d’influence des intellectuels. La figure de l’instituteur ou celle de l’intellectuel engagé ont tendance à perdre en prestige là où celle du manager a toujours plus d’ascendant. Beaucoup de personnes aspirent à « fonder leur boîte » ou cherchent à s’en sortir individuellement : on pourrait multiplier les exemples de cette transformation des aspirations des classes populaires qui passe du rôle important accordé à l’Etat-providence à une logique individuelle, même s’il peut y avoir des hybridations. Les différences sont désormais grandes entre ceux qui ont fait des études et ceux qui n’en ont pas fait, ceux qui vont vivre en ville et ceux qui restent à la campagne, ceux du secteur privé et ceux du secteur public, les syndiqués et ceux qui travaillent dans de petites entreprises où l’hypothèse syndicale n’existe pas et où le patron a une vie très proche de celle de ses ouvriers : ente tous ceux-là, les visions du monde sont très différentes.

 

Propos recueillis par Catherine Robert

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