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Marie-Christine Bordeaux, L’Éducation Artistique et Culturelle face aux enjeux de la connaissance

Marie-Christine Bordeaux, L’Éducation Artistique et Culturelle face aux enjeux de la connaissance - Critique sortie Avignon / 2019 Avignon
© Pauline Caylac Marie-Christine Bordeaux

Entretien
Marie-Christine Bordeaux

Publié le 23 juin 2019 - N° 278

Professeure à l’Université Grenoble Alpes, vice-présidente en charge de la culture et de la culture scientifique et chercheure au Gresec (Groupe de recherche sur les enjeux de la communication), Marie-Christine Bordeaux analyse l’évolution récente des politiques d’éducation artistique et culturelle. Elle en soulève les nouveaux défis.

En matière d’éducation artistique et culturelle (EAC), comment l’actuel gouvernement se positionne-t-il par rapport aux précédents ?

Marie-Christine Bordeaux : Si l’arrivée de Jack Lang au ministère de l’Éducation nationale en 2000 et celle d’Aurélie Filippetti au ministère de la Culture et de la Communication en 2012 ont constitué des tournants majeurs pour la légitimation de l’EAC dans l’action publique, l’actuel gouvernement s’inscrit plutôt dans une continuité et une volonté d’intensification de l’existant. Depuis une dizaine d’années d’ailleurs, on observe qu’au-delà des changements ministériels et des sensibilités politiques, l’EAC est devenue une question incontournable. Le renouveau du soutien de l’actuel gouvernement au Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle et à son vice-président Emmanuel Ethis, la place renforcée des collectivités territoriales dans le Haut conseil, la publication de la charte de l’EAC, le lancement de la politique des territoires 100% EAC en sont la preuve.

En 2013, la loi Peillon mettait en place un parcours d’EAC, qui visait à une continuité des actions tout au long d’un parcours scolaire. Quels en sont les résultats ?

M-C.B. : Cette notion de « parcours » est moins citée dans les discours officiels actuels. En partie parce qu’elle posait des problèmes d’interprétation et de mise en œuvre concrète aux différents acteurs de l’EAC, notamment sur l’articulation entre temps scolaire et périscolaire. Mais aussi – et surtout –  parce que les controverses concernant la réforme des rythmes scolaires ont eu tendance à faire passer au second plan les questions soulevées par ce parcours, alors que tout cela devait être lié. Cependant, les nouveaux contrats développés dans les territoires dits éloignés s’appuient sur cette notion.

Cela voudrait-il dire qu’après trente ans d’institutionnalisation et de développement de l’EAC, un certain flou subsiste quant à la définition et aux modalités de l’EAC ?

M-C.B. : Oui, car les champs de l’EAC et les types de pratiques sont multiples et les objectifs assignés, nombreux et hétérogènes. L’EAC désigne-t-elle les cours d’arts plastiques au collège ? la venue d’artistes professionnels dans les établissements scolaires ? les sorties scolaires ? les créations artistiques ? Tout cela à mon avis, et c’est ce qui à la fois crée des tensions entre les acteurs et suscite des réalisations d’une grande richesse.

« Il faut pouvoir protéger les dispositifs de la possible discontinuité des actions publiques. »

Il est fréquent d’entendre des professeurs invoquer leur incompétence pour ces projets. Qu’en pensez-vous ?

M-C.B. : Je pense qu’ils sont des acteurs essentiels de l’EAC, et que beaucoup se pensent à tort incompétents. En témoigne, par exemple, le fort développement des pratiques artistiques en amateur chez les jeunes générations, qui affecte aussi les jeunes enseignants. Cette crainte de ne pas être à la hauteur est à mon avis liée en partie à un phénomène d’hyper-spécialisation du champ artistique, et à sa forte professionnalisation. Au fait également que le profil socio-démographique des enseignants a changé, de même que leur statut dans la société. Enfin, à une relation rompue avec l’éducation populaire. Aujourd’hui, une mesure simple et peu coûteuse serait de mettre en place dans toutes les Écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE) une formation obligatoire à l’EAC, intégrant une réelle dimension pratique.

« Des dispositifs existent : il faut pouvoir les protéger de la possible discontinuité des actions publiques. » ( si besoin d’une seconde citation)

Quels sont d’après vous les défis principaux qui se posent aujourd’hui aux acteurs de l’EAC ?

M-C.B. : Dans les années 1980, l’EAC quittait son statut de pratique militante pour s’institutionnaliser. Elle a alors été transformée en profondeur, en répondant à des objectifs qualitatifs. Puis c’est la question des territoires qui est devenue centrale : il fallait élargir le public touché. Ce qui a suscité de nouvelles questions, car on n’organise pas de la même façon, pour toute la France, 500 ateliers scolaires ou des milliers. Depuis 2013, nous sommes dans une phase d’ancrage qui pose problème. Des dispositifs existent : il faut pouvoir les protéger de la possible discontinuité des actions publiques. Le défi majeur qui se pose aujourd’hui est celui de la connaissance.

Où en est aujourd’hui la recherche sur l’EAC ?

M-C.B. : Elle est très développée à l’échelle internationale, mais peine à prendre de l’ampleur en France. Les chercheurs qui s’y consacrent sont dispersés. Ils manquent de soutien financier, et le risque est important qu’ils se consacrent plutôt à l’évaluation des dispositifs existants et à leurs effets, ce qui est une demande sociale forte aujourd’hui. C’est un des sujets sur lesquels le Haut Conseil pour l’éducation artistique va prochainement faire des propositions. On observe toutefois déjà des initiatives encourageantes. Comme, par exemple, le festival Petits et Grands à Nantes, qui a organisé cette année une journée d’études sur ce que peut être le spectacle dans la vie d’un enfant. Il faut souhaiter que ce type d’événements se multiplie, et s’inscrive sur la durée.

Propos recueillis par Anaïs Heluin

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