« L’École des Femmes » mis en scène par Frédérique Lazarini célèbre la puissance libératrice de l’amour en faisant place à la complexité stimulante de l’œuvre
Avec Cédric Colas et Sara Montpetit dans les [...]
Tout en proximité avec l’écrivain, le comédien et metteur en scène Bernard Bloch se fait clown classieux et avatar de Kafka, étranger au monde, étranger à soi. L’artiste interprète avec un humour ciselé sept nouvelles de Kafka, qu’il introduit par un prologue qu’il a lui-même écrit. Merveilleuse partition où la scène fait entendre l’écriture géniale autant qu’un rapport au monde infiniment douloureux.
Un artiste. Un clown étrange et classieux, sans nez rouge, avec costume crème et chemise rouge vif, empli d’une tristesse et d’une angoisse qui débordent, mais ferme et assuré dans son art. Un acteur, soit quelqu’un qui n’est pas supposé être une figure de soi, mais une figure d’un autre. Qui est cet autre ? « Je viens de l’envers du monde, son contraire ; je suis en quelque sorte l’envers de moi-même… » précise-t-il. Son nom est Afkak, avatar de Kafka. Comme lui hanté « par une hiérarchie d’Instances, de fantômes opaques », par la folie du monde. Comme lui écrivain, qui a demandé à son ami de détruire ses textes, mais cet ami ne l’a pas fait (tant mieux). L’écriture fut pour lui un rempart vital, alors qu’il lui était devenu « impossible d’être Kafka ». « Seule l’écriture avait le pouvoir de me procurer un semblant de paix, l’illusion d’une légitimité à être. » dit le personnage Afkak. Le clown s’adresse à nous depuis son espace intérieur, immaculé, où sur des cubes blancs sont installées des marionnettes souriantes rappelant le monde burlesque du cirque, créations ludiques et vestiges offerts. Cet acteur extraordinaire de présence, de poésie, de sincérité, c’est Bernard Bloch, qui à travers cette métamorphose infiniment touchante transmet et prolonge une forme d’impossibilité d’être dans un monde anxiogène, insaisissable.
L’art comme nécessité
Rien de larmoyant dans cette entreprise, dont le titre dit déjà beaucoup de l’ironie et de l’humour de Kafka. Extrait de son journal le 2 août 1914 : « Déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie / Après-midi, piscine. » Rythmée baguette en main par les sons d’une grosse caisse et d’une cymbale, ponctuée par un poème de Goethe ou un chant yiddish, la pièce fait entendre sept nouvelles qui révèlent quelques anomalies quant à l’espèce humaine : La soudaine promenade, Le grand nageur, Le pont Blumfeld, un célibataire plus très jeune, Une petite femme, Croisement, Un virtuose de la faim, cette dernière étant particulièrement déchirante et cruelle. Exhibé et enfermé dans une cage, un homme jeûne volontairement, de plus en plus amaigri, jusqu’à ce qu’il soit totalement oublié – une telle attraction a réellement existé au XIXe siècle. Ainsi s’expriment la profonde solitude de l’artiste et l’indifférence d’un monde qui préfère à coup sûr regarder une panthère pleine de vigueur plutôt qu’un ascétique artiste devenu invisible. De manière certaine, le génie artistique suscite ici toute notre admiration.
Agnès Santi
les lundis et mardis à 21h. Tél : 01 42 78 46 42. Durée : 1h10.
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