La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

A la veille de cette rencontre aucun problème n’a été réglé… et le lendemain non plus

A la veille de cette rencontre aucun problème n’a été réglé… et le lendemain non plus - Critique sortie Théâtre
Légende : Un univers faussement festif qui s’interroge sur mai 68, entre nostalgie lucide et colère contenue.

Publié le 10 février 2009

Que reste-t-il de mai 68 ? Patrice Bigel le dit d’abord avec les corps des quinze comédiens-danseurs, au fil de saynètes contrastées et énergiques, brouillonnes ou percutantes.

Contrairement à ses autres créations, Push up de Roland Schimmelpfennig ou Tableau d’une exécution de Howard Barker, entre autres belles réussites, cette nouvelle création de Patrice Bigel ne s’appuie pas sur un texte. Il s’agit plutôt d’une “performance“ de théâtre-danse avec une quinzaine de jeunes comédiens, avec chants, tableaux chorégraphiés et prises de parole. Deux fois quarante minutes séparées par un entracte. La pièce explore l’écho actuel de mai 68, ses promesses de bonheur, ses rêves et ses utopies, son “opposition systématique presque adolescente“, et pour donner le ton commence avec le discours de Nicolas Sarkozy (avril 2007) qui dresse un bilan catastrophiste de ce joli mois de mai et fustige ses héritiers : mai 68 a imposé “le relativisme intellectuel et moral“ et annihilé toute hiérarchie des valeurs. Un point de vue qui réduit mai 68 à la révolte contre l’autorité et à sa violence, et qui néglige les questions de l’émancipation des femmes et des conquêtes sociales, sans parler de l’espoir suscité, – une société qui rêve a plus d’atouts qu’une société démoralisée. Lors du discours, les comédiens figés et graves, comme pétrifiés, sont debout, puis assis ou couchés, sur un sol jonché d’une épaisse couche de feuilles de sacs plastiques (quelles solutions au défi écologique ?), un sol comme un tapis tourbillonnant de mouvements et de couleurs d’une gaieté toute frelatée, ancrée dans un capitalisme effréné et de multiples aliénations.

Entre fête et simulation de fête

Nostalgie, amertume, rage, libération et illusion… Au fil de la représentation, une succession de saynètes, entre individuel et collectif, entre élans et ruptures, entre performance et introspection, entre slam, opéra et chanson française, laisse voir la faille entre contestation et soumission, fête et simulation de fête. La scène finale est belle et éloquente. Pas facile d’orchestrer et de représenter tout ce foisonnement d’idées et d’émotions, surtout à travers les corps, et parfois l’ensemble est confus. Les moments parlés, dans la seconde partie, se focalisent sur des individus et évoquent le monde de l’art et l’éducation artistique : la révolution de L’urinoir ready-made de Marcel Duchamp, le marché de l’art contemporain d’après Michel Onfray, le sens du beau, l’importance de la sensibilisation à l’art… Des domaines où l’artistique, le social et le politique se rejoignent fortement, et où des logiques marchandes et parfois névrotiquement élitistes phagocytent la création. Signalons au passage que l’Usine Hollander est justement l’un de ces lieux de création, de fabrique théâtrale ouvert à des publics divers, engagé dans des actions artistiques. Au final la pièce est un kaléidoscope contrasté, vigoureux et énergique, parfois brouillon et fébrile, de notre société en panne d’élan et de rêve. Hopefully, Mister Obama est arrivé… mais pas encore en France. 

Agnès Santi


A la veille de cette rencontre aucun problème n’a été réglé …et le lendemain non plus, conception et mise en scène Patrice Bigel, du 15 janvier au 8 février du jeudi au samedi à 20h30 et dimanche à 17H, à l’Usine Hollander, 1 rue du Dr Roux, 94600 Choisy-le-Roi. Tél : 01 46 82 19 63.

A propos de l'événement



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