La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien Jean-Pierre Saez

Ville créative : à quelles conditions est-ce un projet émancipateur ?

Ville créative : à quelles conditions est-ce un projet émancipateur ? - Critique sortie Avignon / 2013 Avignon
photo : Jean-Pierre Saez

Directeur de l’Observatoire de politiques culturelles, créé en 1989 à Grenoble, Jean-Pierre Saez analyse et clarifie la notion de ville créative, ses rapports avec la politique culturelle, ainsi que les enjeux, les risques et les perspectives activés par sa mise en œuvre. 

Comment définissez-vous le concept de villes créatives ? En quoi ce concept est-il novateur ?

Jean-Pierre Saez : Il n’est pas si simple de définir un concept aussi flou. La notion de ville créative est apparue au début des années 2000 pour proposer une forme de modélisation du développement urbain et de son organisation dans un contexte de concurrence croissante entre des villes qui cherchent leur salut dans une économie dite de la connaissance. Elle insiste sur la valorisation et la stimulation mutuelle d’activités considérées comme porteuses d’un fort potentiel de créativité, activités concentrées dans des espaces dédiés du type « quartiers de la création ». Ainsi la ville créative serait celle qui entremêlerait dans une sorte de vivier commun entreprises à haute valeur technologique, industries de la culture et de la communication (ou « créatives »), designers, architectes, modistes, chercheurs, artistes, opérateurs culturels… Si cette idée semble séduire de nombreux stratèges urbains et tend à se matérialiser ici et là avec une certaine efficacité, elle n’est pas dénuée d’ambigüité. Réduite à sa fonction marketing pour attirer les regards extérieurs, ceux des investisseurs, des « créatifs auto-proclamés », ne risque-t-elle pas d’instituer une représentation segmentée de la ville en séparant symboliquement et concrètement le monde des « innovateurs » et le reste de la population ? Cette conception de la ville créative ne risque-t-elle pas de promouvoir les activités artistiques ou culturelles d’abord tournées vers la performance et la consommation plutôt que vers le partage et l’irrigation du territoire ? Le présupposé de la ville créative repose sur l’idée d’un mariage productif entre compétitivité économique et développement culturel. Si les manières de faire sont variées à cet égard, il reste à penser la place de la cohésion sociale dans cette affaire… La ville créative peut-elle favoriser l’édification d’une communauté de destin ou n’être que le signe de reconnaissance des happy few du capitalisme cognitif ?

De quelle façon ce concept est-il mis en œuvre, notamment en France ?

J.-P. S : D’abord, il convient de souligner le succès de l’idée de ville créative. Londres a sans doute été la première à en faire une sorte de marque de fabrique (mais New-York l’a inventé). Bon nombre de métropoles de par le monde affichent la même prétention, de Berlin à Shangaï en passant par Barcelone ou Sao Paulo. En France, on peut constater désormais que la plupart de nos métropoles s’organisent pour recomposer leur image et leur développement, faciliter l’installation d’entreprises créatives dans des quartiers. Parfois, cette association d’entreprises se réalise à travers des territoires plus vastes, urbains et rurbains à la fois. Désormais, bien des villes – et pas seulement les plus grandes – construisent un discours et une stratégie visant à affirmer leur caractère innovateur. Du coup la généralisation du thème de la ville créative pourrait bien aboutir à sa banalisation.

« Le rôle de la culture et des artistes peut aussi être premier dans la régénération urbaine. »

Quel rôle ont les politiques culturelles dans ces stratégies de développement urbain ? 

J.-P. S : Il peut être essentiel ou marginal, « instrumentalisé » à bon escient ou dévoyé. Tout dépend de la philosophie du développement urbain dans lequel elles prennent place. Le rôle de la culture et des artistes peut aussi être premier dans la régénération urbaine. N’oublions pas que les artistes, par leur présence spontanée, ont souvent contribué à requalifier des quartiers délaissés tout en participant activement à la vie sociale des habitants. Plusieurs exemples témoignent que des programmes de rénovation urbaine et économique sont venus se greffer sur ce terreau initial par la suite, avec ici et là le risque d’un embourgeoisement qui finit par exclure la population du cru. Dans certaines villes ayant subi une crise de désindustrialisation, la culture et les activités associées ont été identifiées d’emblée comme point d’appui pour leur redonner un élan, une image valorisante et mobilisatrice. Au Royaume-Uni, des métropoles comme Glasgow et Liverpool notamment, ou même des villes de banlieue telle que Gateway, ont joué cette carte. Les villes françaises, qui disposent de très bons atouts, connaissent un mouvement analogue, mais avec une différence de traitement qui résulte d’une autre conception du rôle de la puissance publique et du marché. Il faut surtout interroger les conditions du contrat entre les acteurs de ces éco-systèmes créatifs, entre eux et la cité dont ils relèvent, entre la culture et le projet métropolitain. Si elle a tout à gagner à s’inscrire dans des logiques de décloisonnement, prenons garde à ne pas dissoudre les valeurs d’émancipation dont elle est porteuse dans un projet de ville créative qui ne serait que la poursuite d’un projet libéral.

Quelle utopie urbaine faut-il alors promouvoir et quelle place y occuperait la culture ?

J.-P. S : Dans les quinze dernières années, le marketing urbain a recouru à une multitude de paradigmes : la ville doit être créative, participative, attractive, durable, intelligente, compétitive, connectée… Comment en rajouter ? Pourtant rien de tout cela ne nous parle de la ville dans la globalité de ses enjeux, ni de la nature de ville-monde qu’elle tend à devenir et de sa dimension profondément culturelle. Dans le contexte urbain, culturel, social et économique d’aujourd’hui, je plaiderai pour ma part pour l’idée de construire la cité de la relation. Manière de vouloir mettre toute une population en action en même temps dans un projet de développement, de souligner que les échanges, la coopération, la solidarité et le dialogue notamment interculturel sont nécessaires à tous les étages de cette construction, au sein de la ville comme avec son environnement.

Propos recueillis par Agnès Santi

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