Ariane Mnouchkine et les siens créent « Ici sont les Dragons, Deuxième Époque » : une fresque brillamment incarnée qui nous alerte
Après une Première Époque consacrée à l’année [...]
Poursuivant sa quête théâtrale qui éclaire les destins blessés, Vanessa Larré retrace le parcours de Jeanne, qui fut condamnée pour l’homicide involontaire de son enfant. Une pièce épurée, profondément à l’écoute de la douleur.
C’est une pièce sans affectation qui fait entendre une douleur indescriptible, une pièce à l’écoute de cette douleur, qu’elle saisit dans son ordinaire intensité, dans son humanité qui nous est commune. Sans effets spectaculaires, centrée sur la parole et le vécu concret d’un destin marqué par une tragédie absolue, la pièce ne captive pas, ne séduit pas, mais elle touche pourtant profondément, en premier lieu grâce aux mots et à l’interprétation bouleversante de Julie Denisse dans le rôle de Jeanne, habitée de douleur et culpabilité. Mère de quatre enfants décrite comme aimante, Jeanne a été condamnée à trois ans de détention pour l’homicide involontaire de son enfant. Vanessa Larré l’a rencontrée lors d’un atelier théâtre en prison, puis, longtemps après, elles se sont écrit, Vanessa lui a rendu visite au parloir, elles se sont revues après la libération de Jeanne. Celle-ci lui a raconté son quotidien derrière les barreaux, mais aussi sa vie d’avant, évoquant ses parents, sa sœur dont elle s’est éloignée, ses enfants, et le drame. Est-ce « une mauvaise hygiène de vie », « une prédisposition au malheur », comme le suggère la mère au procès, qui mènent au basculement vers le pire ? Ce qui convainc dans cette partition théâtrale modeste dans le bon sens du terme, sans esbroufe et sans surplomb, c’est le fait que la poignante vulnérabilité de Jeanne n’est pas ici traitée comme monstrueuse ou énigmatique.
Banalité et intensité
Sa vie fracassée est saisie dans l’implacabilité banale de son déroulement. Frappée par une dépression sévère, héritière d’une enfance marquée par la violence du père et le déni de la mère, accumulant une multitude de problèmes, Jeanne n’a pas été aidée. Ainsi apparaissent par bribes des chantiers essentiels, reliant l’intime et le politique, tels que l’institution judiciaire face à la maltraitance des enfants, la médecine face à la détresse des patients isolés, les moyens de contrer la violence masculine – si les hommes sont absents de la pièce, leur emprise et leur violence influent partout. Dans un dispositif avec vidéo, qui filme en direct ou projette des images d’archives ou créées, la pièce convoque deux protagonistes aux côtés de Jeanne. Florence Janas endosse divers rôles, dont celui de la sœur, et celui d’une actrice qui participe à la fabrication de l’écriture scénique, dans une mise en abyme qui parfois peut paraître maladroite ou superflue. Vanessa Larré interprète son propre rôle d’enquêtrice de l’intime. L’autrice et metteuse en scène confie que cette histoire a résonné fortement pour elle, faisant remonter à la surface sa propre enfance, lorsque son père a disparu et abandonné sa famille. Après La Passe (2019) qui évoquait la prostitution, et King Kong Théorie d’après Virginie Despentes (2014, recréation en 2024), Sublime(s) éclaire à nouveau la condition féminine, à travers la vie de Jeanne qui se raconte au fil d’une succession de fragments qui disent beaucoup, qui se montrent plus ou moins marquants (les fragilités de soir de première auront évidemment très vite disparu). Le récit théâtral ancré dans l’affliction d’une mère fait preuve d’une grande sensibilité et d’une attention aux détails à la fois bouleversante et révélatrice.
Agnès Santi
mardi et jeudi à 20h, lundi, mercredi, vendredi et samedi à 19h30, relâche dimanche. Tél : 04 72 77 40 00. Durée : 1h30.
Après une Première Époque consacrée à l’année [...]
Avec Les héros ne dorment jamais, Edith [...]
Dans Vudù (3318) Blixen, premier volet de sa [...]