La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Une chambre à soi

Une chambre à soi - Critique sortie Théâtre
Mention photo Marion Duhammel Légende photo : Edith Scob se glisse avec un naturel impressionnant dans le personnage de Virginia Woolf, réfléchissant sur les femmes et l’écriture.

Publié le 10 novembre 2008

Le poids du réel disséqué et dynamité avec élégance et intelligence, c’est ce que donne à voir la mise en scène d’Anne-Marie Lazarini d’Une chambre à soi de Virginia Woolf. Avec Edith Scob, drôle, ironique et extra lucide.

“Oxbridge“. Une bibliothèque de grande réputation dans une université de non moins grande réputation, avec cette moquette verte unique, d’un autre âge, avec des règles précises, telle que celle obligeant les femmes à venir soutenues par une lettre de recommandation, ou accompagnées par un professeur. Face au public au fond, un mur couvert de livres, évoquant moins ici la grandeur et la beauté de la culture que le signe du poids écrasant du passé, des traditions, d’une société où la domination des hommes s’exerce de mille et une façons, où les femmes écrivains (écrivaine n’est pas dans le dictionnaire) sont si peu nombreuses qu’on est amené à se poser certaines questions. Cet espace délicatement feutré à l’allure hyperréaliste, – flanqué de deux rideaux rouges -, est investi par une comédienne conférencière exigeante et précise qui justement dissèque et met à nu la réalité, qui donne aux choses la place qu’elle choisit en femme libre de leur assigner. Anne-Marie Lazarini, qui aborde Virginia Woolf pour la quatrième fois, orchestre avec finesse et intelligence cette terrifiante contradiction entre un réel fondé sur de fausses idées (le cerveau des femmes est petit) et une vérité, une intelligence qui le combat de toutes ses forces. Sans amertume mais sans concessions. Virginia, loin de la figure de dépressive chronique, est ici d’une vivacité espiègle et rayonnante, elle aime les bonnes tables, le saumon et le vin.

La sœur de Shakespeare, “merveilleusement douée“

Edith Scob est parfaite dans ce rôle de conférencière drôle, ironique, lucide et percutante, qui se laisse absorber par sa pensée sinueuse et digressive, foisonnante de questions (Quel est l’effet produit sur l’esprit par la pauvreté ? Quel destin est réservé à la sœur de Shakespeare, “merveilleusement douée“ ?…). Ce qui compte c’est le rapport au réel autant que le rapport aux autres. Une Chambre à soi (1929), livre emblématique des années 70, est fondé sur plusieurs conférences de Virginia Woolf sur les femmes et le roman données dans les “colleges“ de Cambridge alors réservés aux femmes. La conférencière s’adresse d’ailleurs franchement à son public supposé féminin. Alors que faut-il pour pouvoir écrire ? Du temps, de l’argent, et une chambre à soi, où écrire librement, sans être dérangée. C’est si évident. Cette représentation très réussie, qui met en lumière l’argumentation de l’auteur, privilégiant la grâce de l’incarnation à une sèche objectivation, distille des bribes de vérité qui combattent un réel figé de préjugés, et surtout des échos émouvants d’une auteur ( alors on ajoute le e en 2008 ?) exceptionnelle. Une grande dame, libre et combative, qui a créé un renouvellement de la langue et trouvé la beauté des mots.

Agnès Santi


Une chambre à soi, adaptation Sylviane Bernard-Gresh, mise en scène Anne-Marie Lazarini, du 13 octobre au 16 novembre mardi 20h, mercredi et jeudi 19h, vendredi et samedi 20h30, dimanche 16h, au théâtre Artistic-Athévains, 45bis rue Richard-Lenoir, 75011 Paris. Tél : 01 43 56 38 32.

A propos de l'événement



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