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Théâtre - Critique

Un vivant qui passe de Claude Lanzmann, lecture de Sami Frey



de Claude Lanzmann / lecture de Sami Frey

Rien… Ni le cynisme de l’éloge du travail au fronton du Lager, ni la maigreur cadavérique des déportés, ni la mort, ni la peur : Maurice Rossel ne vit rien. Allant jusqu’à regretter, trente-cinq ans plus tard, non pas d’avoir détourné le regard, mais que les « Israélites » (qu’il nomme ainsi en donnant l’impression d’avoir oublié le stigmate qui salissait leur revers), ne lui aient pas fait signe qu’ils étaient les acteurs captifs d’une farce donnée pour les visiteurs des camps de concentration. Il faut donc montrer ce « rien » et toute l’épaisseur du non-dit, naïf ou complice, lâche ou complaisant, ces yeux baissés et l’assourdissant silence des victimes effacées et niées. Il aurait été indécent de faire le trublion comme il aurait été faux de prêter des intentions à cet étonnant témoin, aveugle et sourd. Sami Frey choisit donc la lecture et une retenue de stylite pour donner à entendre ce qui ne se dit pas dans les mots de Maurice Rossel et que l’on devine pourtant avec horreur à force de dénégation et d’atténuation.

Sami Frey nous force au dépouillement d’une écoute véritable

Le plateau du théâtre de l’Atelier est nu. Le rideau s’ouvre dans un grincement qui rappelle celui des roues sur les rails dont nombreux furent ceux qui prétendaient ignorer l’enfer de leur destination. Sami Frey se tient assis, fonctionnaire kafkaïen devant la porte immense du fond de scène (qui pourrait être celle de la forteresse de Theresienstadt), ou Minos hiératique et sévère du tribunal des Enfers. Il a le regard baissé, à l’instar de celui qui jamais ne sut ou ne voulut voir, le ton retenu, la voix quasi blanche : tout est pourtant terrifiant dans le neutre, tout accuse dans l’excuse, et le vide vertigineux du plateau appelle la présence, les corps et les voix de ceux qu’on préféra ignorer : loin des yeux, loin du cœur… L’heure passée avec Sami Frey est exigeante : il aurait été plus confortable d’être soulevé par une interprétation suggérant l’indignation ou le dégout. Mais le comédien refuse la compromission spectaculaire : l’ennui policé de Maurice Rossel est aussi le nôtre, qui aimons tellement que l’on nous dise quoi regarder et quoi entendre, à grands renforts d’éructations et de vindicte. Sami Frey nous force au dépouillement d’une écoute véritable. Qui d’entre nous, en ces temps de beuglements et d’aboiements, sait entendre la gravité du silence quand l’agneau ouvre le septième sceau ?

Catherine Robert

A propos de l'événement


Un vivant qui passe
du mardi 14 septembre 2021 au vendredi 15 octobre 2021

1, place Charles-Dullin, 75018 Paris.

A partir du 14 septembre 2021. Du mardi au samedi à 19h ; dimanche à 11h. Tél. : 01 46 06 49 24. Durée : 1h.


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