La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Ubu enchaîné

Ubu enchaîné - Critique sortie Théâtre
Légende photo : DR Crédit photo : Eric Cantona et Valérie Crouzet enfermés dans un castelet doré.

Publié le 10 avril 2012 - N° 197

Egarés par une mise en scène peu inspirée de Dan Jemmett, les acteurs Eric Cantona, Valérie Crouzet et Giovanni Calo restent enchaînés par leur jeu caricatural.

Porté par le souffle insolent d’un « merdre » phénoménal qui décapita d’un trait railleur les bonnes mœurs théâtrales au tournant du XXe siècle, Père Ubu fit une fracassante entrée en scène, assommant notables et puissants à coups répétés de chandelles vertes, cornegidouilles et autres cruelles malices. Depuis, il a fait carrière… Après d’invraisemblables forfaitures et bien des décervelages, voilà l’ex-Roi de Pologne et Maître de Phynances qui débarque en France, flanqué de Mère Ubu, et décide de « travailler de ses mains », de « se mettre esclave » pour acquérir la véritable liberté. « Cela m’est égal d’être égal à tout le monde puisque c’est encore moi qui finirai par tuer tout le monde. » fanfaronne le despote mal éclairé. Et de s’appliquer à sa tâche d’esclave avec une cruauté tout aussi zélée, selon son bon vouloir absolu.

Grosse farce

« Ubu, c’est le résumé caricatural de tout ce que l’animal humain vivant en société recèle d’ignoble, de lâche, de pleutre, de dégoûtant. » écrivait Louis Dumur dans Le Mercure de France. Pièce en cinq actes publiée en 1900 dans la Revue blanche, Ubu enchaîné s’inscrit au revers d’Ubu Roi, créé quatre ans plus tôt. Alfred Jarry coud presque à l’inverse les pérégrinations de son héros, brodant sur l’énormité des situations et des caractères, l’outrance, la boursouflure monstrueuse, l’ignominie loufoque et la bêtise ordinaire. Les personnages, vidés d’intériorité, taillés en silhouette dans le bois de marionnettes, deviennent mythes parce qu’ils recueillent toutes les intentions qu’on leur prête. Encore faudrait-il que les acteurs offrent une telle profondeur… Perdus dans une mise en scène sans intention, ils s’accrochent à la caricature. Père Ubu illuminé, Eric Cantona bande son tempérament sanguin et vocifère sur une seule note, Valérie Crouzet résume Mère Ubu à quelques mines et poses vulgaires, tandis que Giovanni Calo, conteur démiurge, mime l’action dans sa cuisine, à grand fracas de vaisselle brisée et de toasts sacrifiés en guise de figurants. La distribution en effet est réduite à trois acteurs. Dan Jemmett, qui revient à Jarry, reprend le même dispositif que dans sa mise en scène d’Ubu Roi en 1998 : perclus dans un castelet rougeoyant, Père et Mère Ubu s’ébattent comme deux diablotins, devant un troisième qui assume tous les autres rôles. On revient à l’enfance d’Ubu, inventée avec quelques poupées dans le grenier familial, mais  l’adaptation du texte réussit à brouiller toute compréhension, d’autant que le jeu écorne la bouffonnerie, l’inventivité, la dynamique de la langue de Jarry, salmigondis d’archaïsme et de néologisme, de brutalité et de pureté. Elle évacue aussi la satire et la critique politique. De ce massacre, reste une grosse farce… pas vraiment drôle.

Gwénola David


Ubu enchaîné, d’après Alfred Jarry, mise en scène de Dan Jemmett. Jusqu’au 14 avril 2012, à 20h, sauf mardi 19h, relâche dimanche et lundi. Athénée-Théâtre Louis Jouvet, square de l’Opéra Louis-Jouvet 7 rue Boudreau 75009 Paris. Tél : 01 53 05 19 19 – www.athenee-theatre.com. Durée : 1h.

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