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La 2e édition du festival croise débats [...]
Avant d’achever son mandat à la tête de la Comédie de Béthune en décembre 2013, Thierry Roisin met en scène Le Tigre bleu de l’Euphrate, de Laurent Gaudé. Alexandre le Grand s’y confronte à l’impossible désir de vaincre la mort.
« Alexandre est toujours dans la conquête du temps renouvelé. »
Pourquoi choisir ce texte de Gaudé, et une forme plus économe que les précédentes ?
Thierry Roisin : Le Palace est en travaux. Je crée donc pour le Studio, qui est une salle plus petite. A ces contraintes techniques, s’ajoutent les données budgétaires : je voulais honorer les engagements pris avec un certain nombre de compagnies, et partir sans dettes. Ce texte est une invitation au théâtre, à l’exploration de codes de jeu, dont certains d’inspiration orientale, comme le kabuki. Le destin d’Alexandre le Grand est stupéfiant, et le moment choisi par Laurent Gaudé, ses derniers instants, est d’une grande densité. Mais au-delà de la portée historique de ce texte, ce qui m’intéresse, c’est le théâtre qu’elle provoque. Quelle est la signification, pour nous, aujourd’hui, de la conquête de territoires ? Qu’est-ce, pour chacun, que ce fameux tigre bleu, qui apparaît à Alexandre dans ses périodes de doute, et le pousse à aller au bout de ses intuitions et de ses désirs ? Il s’agit de chercher une théâtralité ouverte qui n’enferme pas le texte dans l’historique. En faire du théâtre, c’est en trouver la portée métaphorique.
Qui est l’Alexandre de Gaudé ?
T. R. : Un personnage en mouvement, interprété par Frédéric Leidgens. Les deux seules fois où il s’arrête, à Alexandrie et à Babylone, correspondent à des moments de dépression. Alexandre est toujours dans la conquête du temps renouvelé. La scénographe Olga Karpinsky est en charge du rendu de cette sensation. L’autre élément, également très excitant à matérialiser, est cette ultime requête, quand il sent que la mort va l’emporter : ne laisser aucune trace, que son corps disparaisse. Ce qui fascine Gaudé, c’est le rêve universaliste du personnage, et son utopie d’une union entre l’Orient et l’Occident. Pour le reste, la controverse est sans fin de savoir s’il fut un génial civilisateur ou un tyran sanguinaire : cette contradiction apparaît bien dans le texte. Le plus important, dans ce dialogue, qui n’est pas un soliloque même si c’est un monologue, c’est que l’interlocutrice est la mort. Alexandre veut livrer là un dernier combat, il concentre tous ses talents de stratège, tantôt séducteur, tantôt provocateur, dans le seul but de conquérir la mort, comme il a fait des terres et des peuples.
Propos recueillis par Catherine Robert