La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Retour à Reims de Didier Eribon par Thomas Ostermeier

Retour à Reims de Didier Eribon par Thomas Ostermeier - Critique sortie Théâtre Paris Espace Pierre Cardin
© Mathilda Olmi Retour à Reims, adapté par Thomas Ostermeier.

d’après Didier Eribon / mes Thomas Ostermeier

Publié le 24 janvier 2019 - N° 273

Conjuguant film documentaire et théâtre, Thomas Ostermeier adapte pour la scène l’essai de Didier Eribon*, qui se fonde sur l’analyse de son parcours de « transfuge de classe ». Adepte d’un théâtre politique qui implique fortement le spectateur, le metteur en scène convoque le réel et le vécu, et ébauche un débat urgent…   

Fidèle à sa volonté d’éclairer et d’interroger le réel à travers son travail théâtral, Thomas Ostermeier s’empare du remarquable texte de Didier Eribon en actualisant son propos. Une actualisation qui souhaite accorder une grande place à la dimension intime de cet « essai d’auto-analyse » ou « introspection sociologique » – selon les mots de l’auteur -, et à son envergure politique. C’est après la mort de son père que Didier Eribon est parvenu à retourner à Reims, dans son milieu d’origine avec lequel il avait consommé une rupture. Homosexuel, étudiant en philosophie puis universitaire, il n’a pas revu sa famille pendant environ trente ans. Avec une honnêteté minutieuse et une précision d’orfèvre, il livre dans son ouvrage les nuances d’une quête et enquête percutante, qui analyse le processus de son retour autant que celui de son éloignement. Il décortique les impitoyables mécanismes de domination sociale et d’oppression nue qui violentent les corps et les âmes. Parmi le public de l’Espace Cardin, il est d’ailleurs amusant de constater à quel point se reconnaissent les attributs d’une classe, “distinguée“ notamment par le goût de l’art. En Allemagne, Thomas Ostermeier a créé une version avec la grande comédienne Nina Hoss, fille d’un ouvrier devenu cofondateur d’un parti écologiste. Il crée ici une version adaptée au contexte français, avec notamment Irène Jacob et sa belle voix posée. Ne se contentant pas d’une illustration ou d’une restitution scénique, le metteur en scène – qui confesse avoir comme l’auteur eu honte de son milieu social –  souhaite engager un dialogue avec le spectateur, inscrire les trajectoires de Didier Eribon et d’autres comme repères pour comprendre davantage la société dans laquelle nous vivons, ouvrir le débat sur les évolutions politiques de notre époque, et notamment sur l’échec de la gauche à incarner un espoir pour les classes populaires, qui se tournent vers l’extrême droite.

Un théâtre à l’écoute du monde

Pour ce faire, il instaure diverses formes de dialogues sur la scène même, transformée en studio d’enregistrement, où une actrice enregistre un texte extrait de Retour à Reims qui accompagne un documentaire sur Didier Eribon, projeté sur grand écran. L’auteur a accepté d’être filmé sur les lieux de son enfance, notamment avec sa mère, ce qui est un geste fort de confiance envers le metteur en scène. Paul, le réalisateur du film (Cédric Eeckhout), et Tony, propriétaire de studio situé en grande banlieue (Blade Alimbaye), sont aux manettes, à l’écoute de la comédienne, qui signifie à plusieurs reprises son désaccord sur les choix du réalisateur. Si la première partie est centrée sur Didier Eribon, la seconde traverse certaines étapes marquantes de l’histoire politique du vingtième siècle, à partir de mai 1968, jusqu’aux gilets jaunes, expression actuelle d’une guerre sociale imprégnée de passions négatives. Paul remarque que les médias prétendent « qu’ils sont infiltrés par l’extrême droite ». Semblable à une petite pièce d’un vaste puzzle, ce glissement (très) rapide vers notre actualité donne envie de davantage analyser la complexité du monde. On pense aux gilets jaunes dignes et solidaires (beaucoup de femmes seules avec enfants), que le désespoir a poussés à l’action, on pense aussi aux dérives complotistes, violentes, antisémites, homophobes ou racistes de certains dont des désignés meneurs souvent considérés avec une étonnante complaisance. Comme si un nazillon pouvait être confondu avec Rosa Luxemburg. Pour finir, place à la parole de Blade Alimbaye et à l’histoire de son grand-père, tirailleur sénégalais qui combattit pour la France, comme beaucoup d’autres soldats africains, qui furent méprisés, et pour certains assassinés par l’armée française pour avoir réclamé leur solde. Quoique surajoutée, cette fin précise souligne la nécessité d’une mémoire partagée. Peut-être que Thomas Ostermeier complètera le puzzle ébauché par un nouvel opus. Ce serait bien !

Agnès Santi

 * Publié en 2009, aux Editions Fayard.

A propos de l'événement

Retour à Reims de Didier Eribon par Thomas Ostermeier
du Vendredi 11 janvier 2019 au Samedi 16 février 2019
Espace Pierre Cardin
1 avenue Gabriel, 75008 Paris.

le dimanche à 16h. Relâche les lundis ainsi que les 30 et 31 janvier. Durée de la représentation : 2h15. Tél. : 01 42 74 22 77. Coproduction Théâtre Vidy-Lausanne. www.theatredelaville-paris.com


 


Egalement les 21 et 22 février 2019 à la Scène nationale d’Albi, les 28 février et 1er mars à la Maison de la Culture d’Amiens, du 6 au 8 mars à la Comédie de Reims, les 14 et 15 mars à la Scène nationale de Poitiers, du 21 au 23 mars à La Coursive - Scène nationale de La Rochelle, les 28 et 29 mars aux Scènes nationales de Belfort et de Montbéliard, du 5 au 7 avril au Théâtre Vidy-Lausanne, les 24 et 25 avril au TANDEM - Scène nationale de Douai, du 2 au 4 mai à Bonlieu - Scène nationale d’Annecy, du 14 au 16 mai à La Comédie de Clermont-Ferrand, les 22 et 23 mai à l’Apostrophe - Scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise, du 28 mai au 15 juin 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne.


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