La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien Marie-Christine Bordeaux

Pour une décentralisation partielle et raisonnée

Pour une décentralisation partielle et raisonnée - Critique sortie Avignon / 2014
Marie-Christine Bordeaux

Idées / éducation artistique et décentralisation

Universitaire et membre du Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle, Marie-Christine Bordeaux fait le point sur le rôle de l’Etat et des collectivités dans l’Education Artistique et Culturelle (EAC), et ouvre sur les possibilités que peut offrir la décentralisation.

Un an après la consultation sur l’éducation artistique et culturelle organisée par le ministère de la Culture, et effectuée par un comité  présidée par Marie Desplechin, où en est-on ?

Marie-Christine Bordeaux : Il faut se rappeler que Marie Desplechin a été très critique sur les conditions de travail du groupe réuni autour d’elle. Elle l’a fait savoir, et en a souligné les limites. Avec le recul, on voit qu’il y avait en germe beaucoup d’éléments dans le rapport remis aux ministères concernés. Il préconise par exemple de s’appuyer sur la loi de refondation de l’école qui était en discussion à ce moment-là, et on voit bien que l’EAC peut trouver aujourd’hui un ancrage fort en mobilisant les acteurs du temps scolaire et non scolaire. Il préconise aussi de renforcer la gouvernance territoriale, mais là-dessus je ne vois rien qui permette de penser que nous y sommes parvenus, malgré la création de comités de pilotage sous l’égide des DRAC, mais qui n’ont rien d’innovant par rapport à des dispositifs antérieurs. Il préconise enfin de renforcer la formation des enseignants et des acteurs culturels, et d’inclure l’université comme lieu de culture. Tout cela est de bon sens mais on reste en attente d’une véritable concrétisation.

En janvier 2014, Aurélie Filippetti parlait d’une hausse de 25% des crédits alloués à l’EAC. Comment cela s’est-il traduit ?

M.-C. B. : Il s’agissait d’une augmentation sur 3 ans jusqu’en 2015, et les 25 % de mesures nouvelles prévues ont été respectées en 2013, reconduites et renforcées en 2014. On peut donc dire que le ministère de la Culture tient parole. Cela s’est traduit par un ciblage de territoires considérés comme prioritaires, éloignés de l’offre. Ce qui a fait débat, car cela peut être considéré comme une rupture d’égalité entre les territoires. Pour ma part, je pense qu’il ne faut pas s’empêcher d’agir, sous le prétexte qu’on ne peut pas agir tout de suite pour 100 % de la population visée.

« Il ne faut décentraliser que les fonctions qui peuvent être développées par la décentralisation. »

On considère souvent et trop simplement l’EAC comme le lien entre deux ministères. Mais quel est le rôle des collectivités territoriales ?

M.-C. B. : Les collectivités territoriales sont impliquées depuis longtemps. Il y a d’abord eu par exemple  l’éducation au cinéma, ensuite ce qu’on appelait les Projets d’Action Educative, qui ont été transformés, supprimés, puis ont resurgi sous d’autres formes, dont les plus récentes sont les classes à PAC (Projet Artistique et Culturel) et les nouveaux parcours. Elles ont la responsabilité des écoles de musique et des conservatoires, qui essayent de créer des liens par le biais des écoles avec des enfants qui n’auraient jamais eu accès à ces établissements. N’oublions pas qu’elles financent les médiateurs qui sont dans les musées, les équipes de relations publiques dans les théâtres… Les municipalités sont en première ligne, mais près d’un département sur deux est impliqué et structuré pour l’EAC depuis 2000, cela malgré le poids budgétaire du transfert de l’action sociale aux départements. Au contraire, les départements ont accentué l’effort pour l’EAC. Les Régions sont impliquées, car elles financent des projets portés par des lycées, mais elles pourraient l’être davantage. Il y a donc eu une décentralisation, de fait, de l’éducation artistique.

Mais avec la loi sur la décentralisation et la métropolisation, les acteurs culturels soulèvent la crainte de l’abandon du rôle de l’Etat. Comment garder une vraie place pour l’Etat ? Les rôles peuvent-ils être redistribués ?

M.-C. B. : Cela fait partie du jeu normal et revendicatif des acteurs culturels, qui alertent, très vite, sur les écueils possibles des mutations de l’organisation territoriale. Sur le terrain, on voit des organisations pragmatiques et efficaces, comme par exemple un département qui travaille main dans la main avec l’Inspection Académique et avec la DRAC, sans revendiquer d’être seul acteur de cette politique, au contraire. Les collectivités ont besoin du partenariat parce qu’il permet un équilibre et une gouvernance. Avec François Deschamps, nous proposons cependant dans notre livre de décentraliser certaines des fonctions structurelles de l’EAC : aux Régions la responsabilité des pôles de ressources culturelles, artistiques et pédagogiques ; aux départements, tant que cet échelon subsiste, l’organisation de l’égalité territoriale ; et aux communes et intercommunalités le financement de la médiation. Il reste quelque chose d’essentiel, dans lequel l’Etat doit jouer son rôle : le soutien à l’évaluation, l’accompagnement de l’organisation territoriale, et la garantie de qualité. Cela passe par un maintien du financement des actions de partenariat. Il ne faut décentraliser que les fonctions qui peuvent être développées par la décentralisation. Nous appelons donc à une décentralisation partielle et raisonnée.

 

Propos recueillis pas Nathalie Yokel

A paraître en juillet 2014 : Pour un droit à l’éducation artistique. Un plaidoyer franco-allemand [Ein Recht für kulturelle Bildung], Marie-Christine Bordeaux en collaboration avec Wolfgang Schneider, Jean-Pierre Saez, Christele Hartmann-Fritsch (dir), 2014, Ed. de l’Observatoire des politiques culturelles / Ed. Verlagh.

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Avignon, France
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