La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Platonov, mais…

Platonov, mais… - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : Mary Pétry Légende photo : Le Théâtre à cru actualise l’âme tchekhovienne en l’exaltant.

Publié le 10 avril 2012 - N° 197

Alexis Armengol et les membres de la compagnie Théâtre à cru revisitent Platonov en musique, en jeu et en chansons. Un spectacle brillamment réglé, servi par des interprètes de grand talent.

La maison d’Anna Petrovna, jeune veuve du général Voïnitsev, recommence à vivre après la léthargie hivernale. « Good bye winter, hello summer » chante, à cour, Camille Trophème, interprète protéiforme de cette mise en scène inventive, où musiciens et comédiens rivalisent de talent. Le vin et les rires mettent fin à l’ennui, mais pour que la fête soit totale, on attend Platonov, esprit fort, grand buveur et amateur de jupons, sorte de Dom Juan neurasthénique, ni tout à fait grand seigneur ni vraiment méchant homme. Tout à l’ivresse de l’alcool et des femmes, Platonov joue en pantin pitoyable la partition de sa vitalité paradoxale, qui ne repose que sur l’habitude, et est toujours menacée par le marasme. Mikhaïl Vassilievitch Platonov, instituteur sans diplôme, époux infidèle et intellectuel raté, est un homme sans caractère plutôt que sans qualités, un pervers narcissique qui accuse ses victimes d’être ses bourreaux. Ce qui pourrait n’être qu’un vaudeville léger tourne bientôt au drame : Platonov est tué par Sofia.

Un théâtre complet

Platonov a pour décor un monde qui s’écroule et dont les habitants ne savent pas où ils ont mal. Modernisant la pièce par ses décors et ses costumes, Alexis Armengol en fait une parabole sur la jeunesse castrée par ses pères, « une génération désabusée et pétrie d’incertitudes ». André Markowicz et Françoise Morvan ont traduit la version originale de cette première ébauche de l’œuvre de Tchekhov, jamais jouée de son vivant. Alexis Armengol a très habilement élagué le texte, concentrant l’intrigue sur cette génération perdue, dont les membres courent vers le néant. Tous aiment Platonov, mais Platonov ne comprend pas qu’on l’aime. Le personnage central, pivot de l’intrigue, est un fantôme inexistant : « tous les regards convergent vers lui et ne rencontrent qu’une image décevante », dit Françoise Morvan. Alexandre Le Nours incarne cet antihéros avec finesse. Autour de lui, les membres du Théâtre à cru font preuve d’une remarquable vitalité scénique, d’une grande justesse interprétative et d’une authentique intelligence de la psychologie des personnages. La scénographie aménage les différents espaces du drame avec efficacité, et la mise en scène, rythmée et précise, sert la pièce de manière adroite. La scène qui mêle les reproches de Sofia et Anna à Platonov apparaît à cet égard comme une illustration brillante de ce que le jeu peut apporter au texte. La musique en direct, ainsi que le tuilage entre récitatif et interprétation, permettent des ellipses narratives qui dynamisent l’intrigue. L’ensemble compose un spectacle très réussi, qui actualise l’âme tchekhovienne en l’exaltant.

Catherine Robert


Platonov, mais…, d’après Platonov, d’Anton Tchekhov ; adaptation et mise en scène d’Alexis Armengol. Du 23 mars au 15 avril 2012. Du mardi au samedi à 20h30 ; le dimanche à 16h. Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie, route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris. Tél : 01 43 74 99 61. Durée : 2h.

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