La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Nous l’Europe, banquet des peuples de Laurent Gaudé, mise en scène Roland Auzet

Nous l’Europe, banquet des peuples de Laurent Gaudé, mise en scène Roland Auzet - Critique sortie Théâtre saint denis CDN Théâtre Gérard Philipe
© Christophe Raynaud de Lage Nous l’Europe, banquet des peuples

texte Laurent Gaudé / conception et mes Roland Auzet

Publié le 21 février 2020 - N° 285

Laurent Gaudé et Roland Auzet unissent leurs talents pour créer une traversée épique autour du désir d’Europe, malgré les tragédies et les inquiétudes. Un poème spectaculaire, musical et politique.

Contre la lamentation, la menace de désintégration, Laurent Gaudé, écrivain, et Roland Auzet,  compositeur et metteur en scène, convoquent le désir d’un récit commun d’une entité commune, réactivent le sentiment d’appartenance, l’idée d’un « nous » européen. Quelle Europe ? Espace de normes économiques ou expression d’un projet politique commun ? Et quelle forme théâtrale pour ce « banquet des peuples » ? Pas question évidemment d’une célébration béate, les paroles de Laurent Gaudé ne sont guère enclines à la simplification, mais embrassent plutôt à hauteur d’homme les troubles, les obstacles, les conflits, l’héritage pluriel et souvent tragique du passé… Elles traversent le temps de belle façon dans un style vif en choisissant quelques haltes révélatrices : le 12 janvier 1848 à Palerme, moment d’insurrection contre les empires et le vieux monde, mais aussi la Révolution industrielle – et voilà que le monde devient « un fruit juteux fait pour être exploité » -, la colonisation – le Congo, « propriété privée du roi des Belges » Léopold II  -, la boucherie de la Grande Guerre, les Années Folles vite suivies de la Grande Dépression, la Seconde Guerre mondiale, l’extermination industrielle de six millions de juifs, la Guerre froide, le martyr Jan Palach, etc. Et plus près de nous la Jungle de Sangatte, les attentats de 2015 à Paris, des interrogatoires de migrants.

Le choix de l’espoir

Que d’émotion contenue dans ce texte nourri d’Histoire et de vie… Sommes-nous alors condamnés à être des « héritiers de l’angoisse » ? La mise en scène le dément par sa vitalité créatrice, par son adresse frontale et forte aux spectateurs, par sa manière d’orchestrer les paroles qui fusent, rebondissent, et se répondent. Est-ce trop éruptif, trop éclaté, trop véhément ? Non, car l’ensemble emporte et convainc par sa diversité bigarrée, par l’alliage de compositions musicales contrastées, par sa volonté de partage et sa dimension collective qui rassemble sur scène des artistes de diverses nationalités et un nombreux chœur d’amateurs de tous âges. Les comédiens sont excellents. Karoline Rose, guitare basse et chant volcanique, Emmanuel Schwartz, Mounir Margoum, Olwen Fouéré, Robert Bouvier, le contre-ténor Rodrigo Ferreira, Vincent Kreyder, Dagmara Mrowiec-Matuszak, Grace Seri, la danseuse Artemis Stavridi et Thibault Vinçon forment un ensemble pêchu de différences parfaitement accordées. La pièce pleinement réussie se fait entendre dans ce paradoxe qui conjugue d’hier à aujourd’hui lucidité et espoir : malgré les tragédies qui ponctuent le poème, demeurent le désir de liberté, la capacité d’inventer. Comme le dit la chanson des Beatles Hey Jude : « Take a sad song and make it better. » Why not ?

Agnès Santi

P.S.: Il n’est guère réjouissant de constater qu’à l’heure où l’on a écrit ces lignes (novembre 2019), l’Angleterre a dû choisir entre Boris Johnson et Jeremy Corbyn, entre un Conservateur pro-Brexit et un Travailliste pas très clair sur le sujet de l’Europe mais très clair et très complaisant sur un fait récurrent au sein de son parti : les mots « sionistes » et « juifs » crachés comme des insultes au visage de militants, entre autres et nombreuses dérives. En France aussi, il n’est guère réjouissant que certains à l’extrême droite et à l’extrême gauche (désolante convergence !) reprennent l’antienne complotiste mettant en cause l’influence supposée de réseaux juifs.  

A propos de l'événement

Nous l’Europe, banquet des peuples de Laurent Gaudé, mise en scène Roland Auzet
du Mercredi 25 mars 2020 au Jeudi 2 avril 2020
CDN Théâtre Gérard Philipe
59 Boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis



du mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h30. Relâche le lundi. durée : 2h30 – salle Roger Blin. Réservations 0148137000. Spectacle vu lors du Festival d'Avignon 2019.





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