Théâtre - Critique

Nous, les petits enfants de Tito

Simon Pitaqaj, magistral dans Nous, les petits enfants de Tito. Crédit : DR

La Reine Blanche / texte, jeu et mes Simon Pitaqaj

Simon Pitaqaj interprète avec maestria le texte qu’il a écrit à partir de ses souvenirs de jeunesse. Un témoignage poignant, une remarquable leçon de théâtre et un éblouissant brûlot politique !

Les enfants de l’immigration peinent à faire entendre l’originalité, la force et la drôlerie iconoclaste de leur voix : certains les craignent et les espèrent enracinés là où sont parquées leurs familles ; les autres les acceptent à condition qu’ils fassent l’effort de leur ressembler. Dans les médias, les caricatures en miroir de l’encapuchonné crapuleux et du transfuge de classe ambitieux alternent : l’autre enkysté dans son étrangeté contre l’autre devenu alter ego par mimétisme… Simon Pitaqaj est arrivé du Kosovo à quinze ans sans parler un mot de français. Il a vécu le passage d’une vieille maison dans les Balkans à une cité HLM en banlieue parisienne et la scolarisation dans une classe pour allophones à Aubervilliers, alors qu’il espérait que l’exil parisien lui offrirait une bicyclette et la vue sur la Tour Eiffel. Autofiction à l’humour décapant, son spectacle se moque allègrement des lieux communs : « Je suis un mafieux comme tous les Albanais », prévient d’entrée son double théâtral, clone de Tony Montana dans Scarface, mine à répliques pour les mômes de banlieue des années 90. Quand on ne fait pas envie, autant faire peur !

La faute à Voltaire

Les lumières de Franz Laimé et la création sonore de Cyrille Métivier suffisent à planter le décor de ce soliloque qui convoque de nombreux comparses imaginaires. Il y a d’abord les copains, au premier rang desquels Rachid le Koala, tué pour rien, et dont le père avait fui l’Algérie et une autre misère que celle des Balkans. Il y a aussi tous les personnages des légendes kosovares, où la construction des ponts exige des sacrifices humains et où on vend sa mère et son père pour rembourser le pacha turc… L’adolescent que campe Simon Pitaqaj aimerait bien raconter ce qui fait la chair de sa mémoire et la saveur de ses racines, mais personne n’écoute : ni les copains, qui rêvent d’Amérique flamboyante et de boîtes de nuit à Val-Thorens où « pécho » des Suédoises, ni les profs qui hurlent pour ne pas entendre, ni la société, qui relègue dans les classes techniques les enfants dont on croit qu’ils ne savent pas penser, au prétexte qu’ils parlent mal le français. Coule alors le sang, ici comme ailleurs, et pendant que saigne le Kosovo et tous les pays que leurs parents ont quittés, les enfants des immigrés finissent en Gavroche, sur le sol du pays des droits de l’homme. Avis aux amateurs de solutions faciles et aux aveugles méprisants qui préfèrent demeurer à l’abri des effluves de la zone : le spectacle écrit et magistralement interprété par Simon Pitaqaj est une des meilleures analyses politiques du moment. Sans pathos, sans appel à la pitié, sans vulgarité lacrymale, sans indécence et sans compromis, l’homme de théâtre dit ce qu’il sait. Il offre l’occasion d’une salvatrice et lucide leçon d’histoire contemporaine à tous ceux qui préfèrent l’ignorance ou le fantasme.

Catherine Robert

A propos de l'événement

Nous, les petits enfants de Tito
du Mercredi 16 mai 2018 au Mardi 22 mai 2018
La Reine Blanche
2bis, passage Ruelle, 75018 Paris

Du mardi au samedi à 19h ; le 20 mai à 15h30 ; relâche le 21 mai. Tél. : 01 40 05 06 96. Durée : 1h. Spectacle vu au Colombier de Bagnolet.


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