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"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Avignon - Entretien

Misericordia et Pupo di Zucchero – La Festa dei Morti, d’Emma Dante

Misericordia  et  Pupo di Zucchero – La Festa dei Morti, d’Emma Dante - Critique sortie Avignon / 2021 Avignon
© Masiar Pasquali Misericordia, d’Emma Dante

Entretien Emma Dante
Gymnase du lycée Mistral / texte et mise en scène Emma Dante

Publié le 25 juin 2021 - N° 290

Après Le Sorelle Macaluso (2014) et Bestie di scena (2017), Emma Dante revient au Festival d’Avignon avec deux spectacles explorant des thèmes forts et poignants, de l’amour des mères au lien entre les morts et les vivants. Un théâtre intense et original. 

Misericordia porte à la scène l’histoire d’une famille particulière, autour d’un enfant particulier. Quelle est cette histoire ?

Emma Dante : Misericordia raconte l’intérieur d’un lieu sordide, imprégné de pauvreté et d’analphabétisme. La pièce explore l’enfer d’une terrible dégradation, raconte le désespoir et la fragilité de trois femmes, la violence qui continue à être perpétrée à leur encontre, leur solitude sans limite. Ces trois femmes, Anna, Nuzza et Bettina, vivent dans une cabane crasseuse et malgré leur condition désespérée, elles s’occupent d’un garçon infirme, fils d’une autre prostituée tuée par un homme appelé Geppetto. Arturo est un garçon hyperkinétique, il a dix-huit ans et est né handicapé à cause des coups de pied et des coups de poing de Geppetto.

Comment sur scène traitez-vous ce double aspect : la brutalité et l’amour ?

E.D. : Les trois femmes abordent Arturo avec des gestes et des manières différentes, Anna est tendre, Bettina est abrupte et Nuzza est distante. Mais toutes trois l’aiment et s’occupent de lui comme d’un fils. Chacune d’entre elles agit, fait ce qu’elle sait et ce qu’elle doit faire avec pragmatisme. Le temps passe dans une forme de normalité, malgré la misère. Il y a de la fatigue, mais la fatigue est structurelle et normale, tout comme le sexe que les femmes offrent sur le pas de la porte. Arturo est l’organe le plus important, le cœur de la cabane, il est là, il palpite. Malgré sa maladie, il donne aux trois femmes la force de continuer.

Quel est le rôle du corps dans cette pièce, et plus généralement dans votre théâtre ?

E.D. : Lorsque le corps d’Arturo tourne sur lui-même, il n’y a que le bonheur du mouvement. Ce jeune derviche remplit la scène de joie, d’euphorie, il révèle quelque chose de suspendu et d’indéfini qui fait de lui une créature sans âge. A certains moments, il semble être un enfant, à d’autres très vieux. Il ressemble à une marionnette en bois. Simone Zambelli a réussi à raconter la métamorphose d’Arturo par la danse : à la fin du spectacle, ses muscles se détendent, ses jambes et ses bras tendus se plient et il abandonne finalement la marionnette pour devenir un enfant.

« Le théâtre est pour moi un gymnase où la tête et le cœur s’entraînent constamment à ne pas oublier. »

Pupo di Zucchero – La Festa dei Morti aborde un autre thème qui vous est cher, celui de la mort, de la relation entre les morts et les vivants. Quelle est cette marionnette ?

E.D. : La marionnette en sucre est une statuette anthropomorphe, de forme humaine, faite de sucre durci et peinte de couleurs vives. Elle est préparée le 2 novembre pour la Fête des Morts, une fête ancienne que, dans le Sud, nous essayons de célébrer pour nous souvenir et honorer la mémoire de nos morts. Dans le spectacle, un vieil homme, resté seul dans une maison vide, prépare la marionnette en sucre et l’offre à ses proches décédés, qui viennent lui tenir compagnie. Ces proches, que nous voyons occuper la chambre des souvenirs, ne sont ni bons ni mauvais, ni effrayants ni drôles. Ils existent dans l’esprit du vieil homme qui les évoque pour ne pas mourir de solitude.

Pourquoi avez-vous fait appel au sculpteur Cesare Inzerillo ?

E.D. : Les dix sculptures créées par Cesare Inzerillo montrent le corps obscène de la mort. Sa façon de sculpter les corps me touche beaucoup, je me sens proche de lui. Il montre la détérioration des corps, sans tabou. Dans ses sculptures, la mort n’a rien de scandaleux, ce qu’il voit et nous montre est une partie inséparable de la vie. La chambre meublée de souvenirs accueillera ces morts enchantés dans leurs petits gestes.

Votre appréhension de la mort est-elle reliée à votre manière de faire du théâtre ?

E.D. : Le thème de la mort est toujours présent dans mes œuvres. Je veux que le théâtre m’aide à surmonter la peur de la mort, qu’il soit un moyen de l’accepter et de l’étudier. C’est une façon de garder à mes côtés ceux qui ne sont plus là. Le théâtre est pour moi un gymnase où la tête et le cœur s’entraînent constamment à ne pas oublier. Le théâtre est l’endroit où, chaque jour, nous faisons de la gymnastique et des pompes à mémoire.

Propos recueillis par Agnès Santi

A propos de l'événement

Misericordia et Pupo di Zucchero – La Festa dei Morti

Festival d’Avignon. Gymnase du lycée Mistral.

Misericordia, du 16 au 23 juillet 2021 à 15h, relâche le 20. Durée : 1h.


Pupo di Zucchero – La Festa dei Morti, du 16 au 23 juillet à 19h, relâche le 20. Durée : 1h30. Tél : 04 90 14 14 14.


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