La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Danse - Entretien

Michel Caserta

Michel Caserta - Critique sortie Danse

Publié le 10 février 2009

« Je pense danse. »

Que de chemins parcourus avec chevillée à son être une passion essentielle : celle de la danse. Alors qu’il fête les trente ans de la Biennale de Danse du Val-de-Marne, qu’il a fondée, Michel Caserta confie et analyse ici son amour de la danse, un amour de tous les jours, indéfectible et infiniment respectueux. Bien plus que les mots, les corps dans l’espace parlent à Michel Caserta, avec une acuité extraordinaire.

« C’est la chorégraphie des corps qui recèle le sens profond, et non pas ce que veut dire l’artiste. »
 
A quand remonte votre passion pour la danse ?
 
Je ne peux pas vivre sans danse. Cela fait soixante ans que j’éprouve cette passion ! C’est au-delà d’une passion, c’est ma vie. J’ai commencé en 1950 et chaque jour je pense danse, je vois de la danse. Lorsque j’écris même, je ponctue mes phrases comme un danseur.Je n’ai pas besoin qu’on me raconte des choses dans la danse, un pied bien placé m’en dit beaucoup plus que le thème du programme qui pour moi n’est d’aucun intérêt. Ce qui m’intéresse c’est la fonction essentielle du corps dans une situation et un espace donnés, exclusivement. Ce qui se voit et aussi ce qui se voit le moins possible, comme une émanation qui transparaît par exemple à travers un regard. Je regarde toujours la position du danseur au sol. Si le pied est bien posé, si je vois une prise en force dans le sol, je suis non seulement ému, heureux, mais rassuré. Le corps a une volonté qui s’exprime dans l’instant, et non à travers une histoire. L’histoire de la pièce ne m’intéresse jamais. De même à l’écoute de Boulez ou Beethoven, je ne cherche pas à savoir ce qu’ils ont voulu dire, cela n’a aucun sens pour moi. Ma sensibilité m’amène à une danse essentielle au plus près du corps du danseur, à l’intérieur de ce corps.
 
Il ne s’agit pas de comprendre mais de regarder, de saisir les choses à travers le regard et l’écoute…
 
Regarder encore et encore. Et non pas comprendre une signification, comme le voudrait une culture française très textuelle. C’est la chorégraphie des corps qui recèle le sens profond, et non pas ce que veut dire l’artiste. Le corps est d’une force inouïe. Merce Cunningham, qui n’associe jamais ses œuvres à des thèmes, ou dans un autre registre le danseur coréen Yong-bu Ha, tous deux présent dans la biennale, parlent avec le corps. Mettre en place une narration en danse oblige d’ailleurs à abaisser le niveau technique, à adapter ce niveau au propos narratif. Je repense à l’une des émotions qui m’ont le plus marqué, à un périple que j’ai effectué en 1955 jusqu’à Berlin-Est au Berliner Ensemble depuis le Maroc. J’ai assisté à une pièce mineure de Brecht, Tambours et trompettes, avec sa femme Hélène Weigel et sa fille dans un petit rôle. Je n’ai jamais compris l’histoire, mais l’émotion que j’ai ressentie par les corps était d’une telle intensité que j’ai aimé la pièce. Je n’ai pas vu une pièce sur la guerre, mais j’ai reçu quelque chose d’infiniment plus précieux puisque plus de cinquante ans après je me souviens de cette pièce, et j’ai pourtant compris autre chose que la pièce même.
 
Quel univers vous attire particulièrement ?
 
Je suis très attiré par l’Asie. Ce qui m’attire ce n’est pas le spectacle, la musique, le décor, le costume, c’est la prise de conscience du corps en mouvement. Cette précision m’émeut. Les danseurs d’Asie disent tout dans une économie de mouvement, de son, de temps et d’espace. J’aime par exemple la danse indienne, le Bharata Natyam, le Kathak. Ce qui m’intéresse, ce sont les mains, les regards, les rythmes, les positions dans l’espace, pendant que les mains font ça, les yeux font autre chose, cette dissociation m’enchante. L’histoire, souvent sans intérêt, de même que la signification des gestes, m’indiffèrent totalement. Les rythmes, les raga me fascinent. Parfois c’est le musicien qui imprime le rythme, parfois c’est le danseur. L’art conjugue et confond ici la tradition et le modernisme, l’actualité. Etrangement, cela me procure une sensation de liberté.
 
La danse aujourd’hui est plurielle. Que pensez-vous de ce foisonnement ?
 
La danse évolue de manière circulaire, ce qui est passionnant. Aujourd’hui elle éclate tous azimuts, elle touche à tout. La danse est liée à la musique, à la peinture, aux arts plastiques, elle est mouvement ou non, elle fait du théâtre ou non. La danse absorbe beaucoup de choses, le corps est un aimant. Cette ouverture est le propre de la danse aujourd’hui. Parfois elle se perd, mais c’est le prix à payer. Beaucoup de chorégraphes s’attachent à dire l’essentiel de ce qu’ils cherchent ou de ce qu’ils ressentent non pas pour démontrer ou expliquer mais simplement pour situer un état d’être. C’est ce qui définit la danse contemporaine aujourd’hui : montrer ce que je suis tel que je suis.
 
 
Quel sens politique attribuer à la danse ?
 
La danse est un art exigeant et aigu, éminemment politique. Le corps est politique. Le désordre de la danse aujourd’hui nous parle de politique. Dans les années trente, les danses chorales exprimaient le besoin de se regrouper, une peur indéfinie. Aujourd’hui, les recherches en danse sont essentiellement individuelles, cela me fait peur et m’impressionne. La crise est le prélude d’on ne sait quoi. Tous les danseurs contemporains parfois sans le savoir posent la question de l’inscription et du devenir de l’individu dans la société. Leurs tourments, leur rationalité, leur économie donnent lieu à une réduction, un resserrement sur soi. L’individu est seul comme jamais auparavant. C’est ça que je vois quand je vois la danse aujourd’hui, cela m’émeut et me fait mal. C’est une danse de la crise avec un espoir très limité. La danse pressent les choses, comme une sorte de prémonition. Les artistes pour moi ont cette façon d’exprimer l’inexprimable, avec un temps d’avance sur les intellectuels ou même les historiens. Nous sommes arrivés à un face à face avec notre histoire. La crise touche tout le monde et le danseur aussi, d’autant plus que sa sensibilité exacerbe sa quête de sens. Il ressent la crise qu’il va traduire d’une manière presque symbolique, et parfois inconsciemment. Le danseur est porteur d’un message dont il n’est pas le messager, et pourtant le message nous parvient. C’est la force de l’artiste, un récepteur émetteur très subtil.

Propos recueillis par Agnès Santi


Lire aussi notre article sur la Biennale de Danse du Val-de-Marne.

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