La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Mémoire de fille

Mémoire de fille - Critique sortie Théâtre Sartrouville Théâtre de Sartrouville et des Yvelines

texte d’Annie Ernaux / adaptation et mes Cécile Backès

Annie Ernaux interroge la jeune fille qu’elle était en 1958, lors de l’été où elle découvrit le corps et le sexe des hommes. Cécile Backès en propose une adaptation scénique subtile et fascinante qu’interprètent cinq excellents comédiens.

La force de l’écriture d’Annie Ernaux tient à sa capacité à excéder les limites du récit de soi, ajoutant à la finesse de l’analyse psychologique une remarquable acuité sociologique. « La fille de 58 », dont les aventures sentimentales alimentent Mémoire de fille, ressemble à bien des femmes de sa génération, découvrant la jouissance sexuelle dix ans avant que mai 68 la réclame sans entraves. Annie, alors Duchesne (puisque la littérature ne l’a pas encore faite Ernaux), est soumise aux exigences de sa classe et de son époque. La France gaullienne et les petits commerçants provinciaux peuvent supporter que les filles s’abandonnent aux plaisirs de la littérature et aux joies de l’étude mais considèrent d’un fort mauvais œil qu’elles se jettent dans les bras des garçons. Les corps sont, à l’instar des esprits, corsetés et contraints. Les représentantes du deuxième sexe (dont Beauvoir a décrit l’inféodation au désir masculin dix ans avant) ne sont pas encore parvenues à exiger qu’on les considère comme des sujets autonomes. Les plus délurées peinent à assumer d’être un objet érotique possible.

Le théâtre, accomplissement de la littérature

Porter le texte d’Annie Ernaux au plateau présentait un défi que Cécile Backès (qui l’a adapté avec Margaux Eskenazi) relève de main de maître : parvenir à suggérer les affres de la découverte de la sexualité sans sombrer dans la pornographie, et montrer dans et par les corps la manière dont on se les représente. Le choix très judicieux de confier la narration à deux comédiennes fait merveille. Judith Henry est Annie E. ; Pauline Belle est Annie D. La première, nonchalante et délicate, a la sveltesse et l’élégance intemporelle de celle qui a incorporé les habitudes ascétiques de la classe qu’elle a choisie. La seconde porte les dessous pudiques et les habits sages que l’époque impose alors aux filles. Son allure et sa coiffure, ses gestes et sa démarche d’adolescente encore pataude sont sidérants de justesse ethnographique. Judith Henry est la romancière, la femme d’après, celle que la littérature a façonnée. Pauline Belle est la femme d’avant, encore en devenir et déjà en projet : le récit la façonne en même temps que celle qui l’interprète lui donne chair. Autre tour de force : l’interprétation et la très subtile direction scénique rendent patents les effets de l’écriture et la manière dont le récit ordonne la mémoire et fait advenir le réel. Les deux comédiennes (entourées par Jules Churin, Simon Pineau et Adeline Vesse, excellents dans les seconds rôles) font preuve d’un grand talent. Remarquable réussite, ce spectacle prouve que le théâtre peut magnifier la littérature quand il la traduit au lieu de seulement la commenter.

Catherine Robert

A propos de l'événement

Mémoire de fille
du Mardi 4 décembre 2018 au Mercredi 5 décembre 2018
Théâtre de Sartrouville et des Yvelines
CDN, place Jacques Brel, 78500 Sartrouville.

Mardi à 20h30 et mercredi à 20h. Tél. : 01 30 86 77 79. Durée : 2h10. Spectacle vu à la Comédie de Béthune.


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