La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Marion Aubert

Marion Aubert - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : DR Légende photo : Marion Aubert

Publié le 10 mai 2011 - N° 188

L’écriture à foison

Gloutonne endiablée, espiègle cabotine, l’écriture de Marion Aubert cavale à toute bringue dans l’imaginaire et déniche les monstres planqués dans l’ordinaire des relations humaines. Avec Orgueil, poursuite et décapitation et Les Orphelines, cette faiseuse d’histoires réveille à coups d’éclats de rire les fantasmes et les peurs cachés dans l’arrière-cour du conscient.

Comment s’est amorcé le geste d’écriture pour Orgueil, poursuite et décapitation ?
Marion Aubert : Quand il ne s’agit pas d’une commande, j’écris d’abord à l’intuition, je me laisse emportée par les mots, par mes propres obsessions. Ici j’avais envie de travailler sur les péchés capitaux, sur la place de la femme. J’écris alors énormément et j’accumule beaucoup de matière. Puis, à la façon d’un sculpteur, je dégrossis et cisèle ce matériau premier pour déceler le sens qui va émerger et construire la pièce. A l’inverse d’un processus qui partirait de la structure, j’essaie de retrouver la colonne vertébrale en commençant par créer la chair.
 
« Je pars du quotidien, des pathologies banales, (…) que je grossis et aggrave pour faire des êtres ordinaires des monstres de théâtre. »
 
Qui sont les « chonchons », personnages aux multiples visages qui peuplent cette pièce ?
M. A. : Ils viennent du Livre des êtres imaginaires de Borgès. Ils sont brutaux, outranciers, jaloux, lâches, frustrés, incorrects, comme des doubles fantasmatiques de vous et moi qui cumuleraient toutes les petitesses humaines et les pulsions refoulées par les convenances et bonnes manières imposées par la vie en société. Je pars du quotidien, des pathologies banales, de la violence plus ou moins contenue, que je grossis et aggrave pour faire des êtres ordinaires des monstres de théâtre.
 
Vous instaurez en effet un rapport au réel très décalé. Que cherchez-vous à provoquer chez le spectateur ?
M. A. : Ce décalage pose une distance avec le réel, qui permet d’appréhender la brutalité des relations, dans la famille, le travail ou la vie courante, et qui, parce que poussée à l’extrême, génère souvent aussi un rire cathartique. Mon théâtre ne passe pas seulement par une compréhension cérébrale mais engage les corps, celui des acteurs et celui des spectateurs.
 
Vous introduisez la figure de l’auteure, au féminin, dans la pièce. Est-ce une manière de créer une distanciation, de montrer que la fiction se nourrit du vécu comme regard sur le monde ?
M. A. : Quand l’auteure intervient pour commenter l’action ou les dialogues, elle crée du jeu entre différents niveaux de fiction. Les personnages sont aussi autant de variations ou de masques d’elle-même. Par ailleurs, le texte ne suit pas une trame classique. L’auteure chemine dans le labyrinthe de sa propre écriture, foisonnante, guide le spectateur en tirant ce fil rouge, avant de se faire déborder par ses personnages, jusqu’à être mangée et disparaître. La metteuse en scène Marion Guerrero m’a demandé d’interpréter ce rôle en scène. J’ai accepté car, avec mes 1,57 mètres et mon allure de jeune femme, ma physionomie bouscule l’image dominante de l’auteur. Selon l’étude effectuée par Reine Prat pour le ministère de la Culture et de la Communication, sur la place des femmes dans le spectacle vivant, 85% des textes joués aujourd’hui sont écrits par des hommes. Bouger les représentations me semble important.
 
Les Orphelines, commande du Centre dramatique régional de Vire, est votre premier texte pour les enfants. Ce public appelle-t-il une écriture différente ?
M. A. : Il oblige à se poser des questions quant à la structure, au champ lexical, au niveau de langage. La pièce traite de l’avortement ou de l’infanticide qui touchent les nourrissons filles dans certains pays, notamment en Inde et en Afghanistan. J’ai eu le souci de ne pas laisser les enfants dans la perplexité face à un sujet aussi difficile, mais au contraire de les accompagner dans leurs questionnements. On ne peut pas les jeter dans l’embarras.
 
Entretien réalisé par Gwénola David


Orgueil, poursuite et décapitation, de Marion Aubert, mise en scène de Marion Guerrero. Du 31 mai au 2 juillet 2011, à 21h, sauf dimanche à 15h30, relâche lundi et les 2 et 5 juin. Théâtre du Rond-Point, 2bis avenue Franklin D. Roosevelt 75008 Paris. Rens. 01 44 95 98 21 et www.theatredurondpoint.fr.
Les Orphelines, de Marion Aubert, mise en scène de Johanny Bert. Du 18 au 21 mai 2011, séances tout public le 18 mai à 14h, le 21 mai à 15h et 19h, matinées scolaires ouvertes à tous le 19 et le 20 mai à 10h et 14h. Théâtre de la Commune, 2 rue Edouard Poisson, 93304 Aubervilliers. Rens. : 01 48 33 16 16 et www.theatredelacommune.com. Les textes de Marion Aubert sont publiés par Actes Sud-Papiers.

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