La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

L’île des Esclaves

L’île des Esclaves - Critique sortie Théâtre
©Ania Winkler Cléanthis (Emmanuel Bougerol) enfin délivrée de sa soumission muette : un bonheur jouissif !

Publié le 10 avril 2009

Un “cours d’humanité“ fondé sur les vertus d’une empathie obligée, que Stéphanie Chevara met en scène sous la forme d’un divertissement.

« C’est la barbarie de vos cœurs que nous voulons détruire », « vous êtes moins nos esclaves que nos malades ». Ainsi parle Trivelin, gouverneur de l’Ile des Esclaves à ses nouveaux naufragés, maîtres et valets, à qui il commande d’échanger leurs identités afin que les maîtres s’amendent. L’enjeu plus moral que politique vise à plus de justice et de vertu sans cependant véritablement remettre en cause la hiérarchie sociale. La Révolution n’est pas encore à l’ordre du jour, mais ce travestissement, cruel pour les maîtres contraints d’abandonner leur superbe et leur pouvoir, jouissif pour les valets qui enfin prennent la parole et se délivrent de leur soumission muette, est déjà une bonne leçon, propice à un jeu d’acteur jubilatoire. Marivaux n’aime rien plus que mettre au jour les coquetteries et impostures des hommes, qu’ici finalement la sensibilité et les élans du cœur permettent de mettre en veille (Arlequin a bon caractère). Même si les naufragés sont supposés être des Athéniens, il est évident que la leçon est intemporelle et l’île un lieu quasi abstrait teinté d’utopie. Plusieurs difficultés dans la mise en scène, par exemple comment rendre compte des rapports sociaux, (qui ont changé !), et comment mettre à jour cet alliage entre comique et cruauté ?

La comédie exacerbe les émotions et les contrastes

Stéphanie Chevara, qui avait présenté dans cette petite fabrique de théâtre de Gentilly un remarquable Bartleby le scribe, ancre sa mise en scène dans une ambiance festive et actuelle de divertissement, au cœur d’un jeu obligé, entre karaoké et coupes de champagne, où les personnages déboussolés sont extraits de leur quotidien. Sur la scène, le pont abîmé du bateau naufragé, et un piano plus ou moins sauvé des caprices de la mer. Le début de la pièce, grand saut vers l’inconnu, est plutôt bon. La fin célèbre une proximité et une réconciliation égalitaires à travers une chanson à la guitare. Entre les deux l’épreuve du changement d’identité laisse apparaître quelques flottements. La comédie exacerbe ici les émotions, laissant parler les corps autant que les mots, mais on craint à un moment que la pièce ne dérive trop vers une bouffonnerie et une mascarade parodiques. Trivelin (Hocine Choutri) est encore trop lisse comme maître de cérémonie. Gérald Cesbron est un Iphicrate très convaincant. Sylvain Ferrandes est un Arlequin au grand cœur, au jeu parfois un peu hésitant. Emmanuelle Bougerol se régale et nous régale en Cléanthis, très en verve et combative. Rachel Arditi, au jeu un peu figé, est très drôle, coquette mortifiée par l’aventure. C’était la première, et on peut parier que les comédiens vont au fil du temps améliorer la finesse de leur interprétation.

Agnès Santi


L’île des esclaves de Marivaux, mise en scène Stéphanie Chévara, création, du 17 mars au 10 avril, les mardis, mercredis et vendredis à 20h30, les jeudis et samedis à 19h, dimanche à 16H, au Plateau 31, 31 rue Henri Kleynhoff, 94250 Gentilly. Tél : 01 45 46 92 02.

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