Théâtre - Critique

Les Possédés d’Illfurth de Lionel Lingelser



Tournée en cours / texte de Yann Verburgh en collaboration avec Lionel Lingelser / mise en scène et interprétation Lionel Lingelser / collaboration artistique Louis Arene

Fondé en 2012 par Lionel Lingelser et Louis Arene, Le Munstrum Théâtre creuse un sillon artistique original qui allie tous les artifices du théâtre – masques, sons, lumières, costumes, scénographie… Que la compagnie s’empare de Copi ou de Marius von Mayenburg, elle crée des œuvres d’une étrangeté saisissante qui joue de contrastes et de tensions, qui questionne notre humanité et nos paradoxes, qui laisse éclore le rire contre le désespoir. Dans ce seul en scène de Lionel Lingelser, pas d’artifice et pas de décor. Et pourtant… Le tambour sonne le rappel, la cape magique est ajustée, l’annonce est faite : c’est le moment de se présenter, de représenter un conte terrible fondé sur des éléments de réel. Le moment d’écouter, de regarder un périple qui emmène jusqu’au creux de l’enfance, jusqu’à ce qui est le plus souvent tu, jusqu’aux blessures qu’on ne peut fuir. Écrit en collaboration avec l’auteur Yann Verburgh, le texte croise avec intelligence chemin intime et légendes populaires autour de l’idée d’emprise, de possession. Lionel Lingelser est né à Illfurth, « une terre de possédés », « de sorcelleries », où, à l’automne 1865, deux petits garçons de 7 et 9 ans, Joseph et Thiébaut Burner, furent atteints d’un mal mystérieux suivi d’un exorcisme catholique. Cette histoire, il la connaît d’autant mieux que la maison de son grand-père, maison qui le terrifiait, fut celle de la famille Burner. Sur scène, un comédien du nom d’Hélios, né un jour sans soleil dans le village alsacien d’Illfurth, incarne une foule de personnages, raconte par la voix d’un prêtre l’histoire de Joseph et Thiébaut, déploie une quête d’émancipation pleine de vitalité. Cette quête commence par un détour à Genève, au début de sa carrière, sous la pression d’un metteur en scène qui le pousse dans ses retranchements, et l’amène à laisser émerger les plaies du passé. « J’étouffe sous le masque de Scapin, ce masque qui me fait entrer dans le voyage de ma vie. » confie-t-il.

Le théâtre, un combat pour la joie

Ce voyage le confronte à un autre démon, une autre possession. Pendant cinq ans le corps du jeune garçon qu’il était fut possédé par un camarade de son club de basket. On ne peut s’empêcher de penser au très beau film Les Chatouilles d’Andréa Bescond, diffusé sur France 2 il y a quelques jours, qui éclaire de manière poignante l’incapacité de parler des enfants violentés. Le jeu de Lionel Lingelser impressionne par sa précision, son énergie, sa sincérité, son engagement performatif et corporel. Dans cette distance ludique que permet la fiction, qu’il fasse revivre l’enfant de chœur ou plonge dans les entrailles oniriques de l’enfer, qu’il se jette dans une transe éperdue ou murmure un simple mot, il célèbre le pouvoir de l’imaginaire, celui qui habite les plateaux de théâtre autant que celui qui console l’esprit. Quel télescopage entre les époques et les histoires, entre un monstre griffu au bec de canard et un démon non reconnaissable, entre un exorcisme et une résilience… Il est toujours émouvant de se rendre compte que l’art et la parole permettent de mettre à distance les violences du réel. S’il excellait au basket, le comédien excelle merveilleusement au théâtre, dans cet espace où ce qui compte vraiment n’est ni l’efficacité ni la technique – au demeurant parfaites – mais la dimension humaine rayonnante, solaire, lumineuse, capable de combattre pied à pied, de surmonter les traumas, de choisir la joie. Bravo à l’enfant d’Illfurth, devenu un artiste de grand talent !

Agnès Santi

A propos de l'événement


Les Possédés d’Illfurth

20 allée Nathan Katz, 68100 Mulhouse.

Tél : 03 89 36 28 28. Du 29 mars au 9 avril et du 19 au 23 mai 2021, tournée dans le cadre de La Filature Nomade, sur le territoire du Haut-Rhin dans des villages, lycées, etc.


Festival Scènes de rue à Mulhouse. Du 15 au 18 juillet 2021.


Spectacle vu au Monfort Théâtre à Paris, dans le cadre des représentations réservées aux professionnels. Durée 1h15.


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