La Terrasse

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Théâtre - Critique

Dissection d’une chute de neige de Sara Stridsberg, mise en scène de Christophe Rauck

Dissection d’une chute de neige de Sara Stridsberg, mise en scène de Christophe Rauck - Critique sortie Théâtre Lille Le Théâtre du Nord
© Simon Gosselin Marie-Sophie Ferdane incarne la « Fille Roi » Christine de Suède.

Tournée à venir / Théâtre du Nord / De Sara Stridsberg / mise en scène Christophe Rauck

Publié le 18 mars 2021 - N° 289

Dernière création avant le départ de Christophe Rauck pour Nanterre-Amandiers, la pièce de Sara Stridsberg éclaire l’extraordinaire et scandaleux destin de Christine de Suède (1626-1689). Au-delà des questionnements sur le pouvoir au féminin, elle interroge la tragique solitude d’une « Fille Roi » privée d’enfance. Avec Marie-Sophie Ferdane dans le rôle de Christine.  

 

Quel personnage flamboyant, excessif, hors normes ! Christine de Suède résiste aux définitions, et sa vie même s’apparente à un récit shakespearien. A la mort de son père Gustave II Adolphe, la petite fille de six ans hérite du trône du royaume de Suède. Privée d’enfance, élevée comme un garçon, elle accède au pouvoir à l’âge de 18 ans. Amoureuse des arts et des lettres, passionnée de philosophie – elle fit venir Descartes en Suède, qui y mourut –, elle refuse les carcans normatifs, ne se plie pas aux exigences du pouvoir. Elle choisit d’abdiquer en 1654, puis se convertit au catholicisme et termine sa vie à Rome. Après La Faculté des rêves*, qui éclairait la personnalité de la féministe radicale Valerie Solanas, Christophe Rauck revient à l’autrice suédoise Sara Stridsberg qui avec cette pièce interroge l’exercice du pouvoir au féminin, examine la dialectique entre « domination et autorité, féminisme et féminité, passion et raison ». Sans linéarité, les scènes condensées et tranchantes se succèdent, chacune mettant en présence Christine et un personnage de son entourage : le Pouvoir qui l’exhorte à se marier pour régner (Christophe Grégoire), son prétendant Love  (Emmanuel Noblet), le philosophe (Habib Dembélé) avec qui elle débat de sa fonction de roi et de son identité – « je ne suis pas une femme » –, le fantôme du père mort (Thierry Bosc), Belle (Carine Goron), sa dame de compagnie et amante, sa mère Maria Eleonora (Murielle Colvez), toujours accompagnée du Pouvoir… Une telle succession aurait pu entraîner un cloisonnement des enjeux, mais ce n’est pas le cas. Servie par de très bons comédiens, la partition chorale laisse au contraire émerger l’intensité complexe des relations. En se déployant dans une abstraction épurée, où seuls les costumes évoquent l’idée d’un royaume, la mise en scène évite le piège du grotesque, éclaire la profondeur et la fragilité des êtres. Le jeu conserve toujours une élégance. Tout en transparences, la beauté limpide de la scénographie fait la preuve des pouvoirs de la machinerie théâtrale. Sur le plateau, un espace de verre, une boîte vide à l’exception d’une couche de neige, et devant la scène nue. D’emblée est ainsi instaurée une tension irréconciliable entre le dedans et le dehors, la sphère intime et la sphère publique, le désir et le devoir. Évidemment, les deux se télescopent, car ce que veut cette « Fille Roi » devient un ordre. Si elle n’a que faire d’être un guerrier conquérant comme un mâle alpha, cela ne l’empêche pas d’avoir les armes à la main et d’exécuter à tour de bras.

Une Fille Roi qui ne plie pas

Au-delà de la problématique du genre et du pouvoir, ce qui apparaît dans cette pièce, c’est avant tout la formidable complexité du personnage, pétrie de paradoxes et contradictions. Serait-elle « une anomalie », comme le suggère le philosophe ? Une anomalie qui questionne les normes et les rouages du pouvoir, mais aussi qui interroge les rouages de la psychologie humaine, les caprices et les mécanismes des passions. En scène du début à la fin du spectacle, tels les grands monstres shakespeariens, Marie-Sophie Ferdane réussit à donner corps à cette tragique complexité. Héritière d’un trône et d’une enfance brutalisée, brillante et rétive aux conventions, La Fille Roi s’abandonne à elle-même et ordonne, dans une agressivité et une insensibilité aux lois du monde. Elle touche parfois, elle agace souvent, ne cherche pas à faire sens. La comédienne ancre son jeu dans une dimension enfantine, pulsionnelle, là où la volonté prétend ne tenir compte que d’elle-même, malgré les blessures profondes. C’est peut-être surtout en cela que la pièce émeut : dans cet exercice si fragile du libre-arbitre, au cœur de la machine indifférente du monde tel qu’il va. Comme la dissection des âmes, celle de la neige est vouée à l’échec. Le geste artistique de Christophe Rauck et des siens est de très belle facture. Pour lui, une porte se ferme après sept années fructueuses au Théâtre du Nord, une autre s’ouvre à Nanterre-Amandiers. Souhaitons-lui bonne chance, ainsi qu’à David Bobée, son successeur à Lille.

Agnès Santi

 

*https://www.journal-laterrasse.fr/la-faculte-des-reves-dapres-sara-stridsberg-mis-en-scene-par-christophe-rauck/

A propos de l'événement

Dissection d’une chute de neige
Le Théâtre du Nord
4 Place Charles de Gaulle, 59800 Lille

Théâtre de Caen ; les 18 et 19 novembre 2021. Théâtre des Amandiers – Nanterre ; du 25 novembre au 18 décembre 2021. Dates à venir au Théâtre National Populaire – Villeurbanne, au Théâtre de Lorient – Centre Dramatique National, au Quai – Centre Dramatique National d’Angers. Spectacle vu au Théâtre du Nord, 4 Place Charles de Gaulle, 59800 Lille, dans le cadre des représentations réservées aux professionnels et à la presse. Tél : 03 20 14 24 24. Durée : 2h10.


Cette pièce sera diffusée le 25 avril dans une version radiophonique diffusée sur France Culture, puis disponible en podcast sur franceculture.fr et l’application Radio France.


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