La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Classique / Opéra - Entretien

Les Dissonances

Les Dissonances - Critique sortie Classique / Opéra
PHOTO de David Grimal © Gilles Abegg-Opéra-de-Dijon

Publié le 10 mars 2012 - N° 196

L’orchestre humaniste

Né du désir de David Grimal, musicien mutant descendu de son piédestal de soliste isolé, de donner un sens nouveau à son activité de musicien, l’orchestre Les Dissonances a, en moins de dix ans d’existence, réussi son pari : imposer artistiquement le modèle d’un orchestre radical jouant sans chef et s’engager socialement en jouant pour les sans-abris. En un mot, retrouver le chemin des autres, qu’ils soient musiciens ou publics.

Votre orchestre joue sans chef. Quel sens autre que musical donnez-vous à ce choix ?

David Grimal : L’organisation extrêmement hiérarchisée, formatée et cloisonnée du monde de la musique, que je préfère personnellement appeler savante que classique, est à l’origine de bien des désillusions  et de frustrations pour les musiciens. En effet, le musicien d’orchestre ne serait toute sa vie qu’un musicien aux ordres, le quartettiste un quart de musicien, le soliste une star solitaire, et j’en passe. Par ailleurs, les musiciens sont désormais spécialisés, les uns en musique ancienne, les autres en musique contemporaine, d’autres encore jouent tel ou tel concerto comme personne et ne seront appelés que pour cela dans le monde entier jusqu’au candidat suivant…  J’ai le sentiment et je ne suis apparemment pas le seul que l’organisation du monde musical actuel est plus certainement due à des prérogatives commerciales, institutionnelles, administratives, politiques, que musicales et humaines. J’étais moi-même dans la case du soliste, gymnaste, sommet d’une pyramide idiote. Donc je suis parti à la rencontre des autres et de moi-même en repartant d’une feuille blanche, dans un projet où les règles seraient différentes.

« Je suis parti à la rencontre des autres et de moi-même. »

Dans le cadre de son « autre saison », Les Dissonances jouent pour  des personnes sans-abris, et en les associant à l’organisation des concerts. Comment avez-vous été amené à imaginer une telle initiative ?

D.G. : Les Dissonances ont donné leur premier concert à Noël 2003 en l’église St Leu, au 92 rue St Denis à Paris, pour les sans-abris. Depuis, nous y jouons chaque année. Cette année, c’est le lancement de l’Autre Saison. Une véritable saison de concerts de haut niveau au cœur de Paris pour les sans-abris, dans leur église. Le public est également constitué de mélomanes qui savent qu’en donnant de l’argent lors de la quête, ils aideront à financer des aides à la réinsertion de personnes en grande difficulté. Ce désir pour moi de replacer la musique au cœur de la société est double. D’une part, aider les plus démunis, malheureusement de plus en plus nombreux et seuls, d’autre part redonner à la musique sa noblesse première qui est de transcender notre condition humaine. Cette dernière dimension est beaucoup plus forte dans certaines circonstances…

A travers ces partis pris, faut-il entendre chez vous un sentiment de décalage, voire de rupture, avec le monde de la musique classique, dans ce qu’il peut avoir de conventionnel, de socialement fermé, etc ?

D.G. : Il semble évident qu’il existe un décalage entre ces propositions et le fonctionnement officiel du monde de la musique savante. Je me sens éloigné de certains rituels mondains, et de fantasmes marketing liés à une certaine caste sociale, ainsi que de certains musiciens qui organisent leur art autour des désirs de ce monde-là. En revanche, je me sens très proche de la partie immergée de l’iceberg, la plus importante, qui réunit tous les gens habités par la musique. Tous les professeurs qui enseignent avec passion, des collèges aux écoles de musique et aux conservatoires, les passionnés qui organisent des concerts destinés à des publics et dans des lieux que la musique vivante n’atteint pas, les grands musiciens qui ne sacrifient pas leur art aux sirènes et tous mes collègues qui, quel que soit leur degré de reconnaissance, vivent la musique comme un voyage intérieur. J’admire également les responsables de grandes structures qui savent garder le cap de l’exigence à une époque où les taux de remplissage déterminent notre culture. Mais la mise en œuvre d’un tel projet « en résistance » reste toujours périlleuse et précaire. C’est sans doute le prix de la liberté…

Propos recueillis par Jean Lukas


Prochains concerts :

Dimanche 18 mars à 16h30 à la Cité de la Musique. Tél. 01 44 84 44 84. Œuvres de Webern (Funf Sätze op. 5), Peteris Vasks (Distant Light), Ligeti (Quatuor à cordes n° 1 « Métamorphoses nocturnes ») et Richard Strauss (Métamorphoses).

Le 3 mai à 20 h à l’Opéra Royal du Château de Versailles (78). Tel: 01 30 83 78 89. Œuvres de Mozart et Richard Strauss.

Et le 30 mars à 20 h à l’église St Leu (92 rue St Denis à Paris) dans le cadre de l’Autre Saison (concert pour les sans-abris).

Nouvel enregistrement : Symphonie n°5 de Beethoven (chez Aparté).

A propos de l'événement

Orchestres différents


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