La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Avignon - Entretien Laurent Hatat

L’émotion derrière la lucidité

L’émotion derrière la lucidité - Critique sortie Avignon / 2014 Avignon La Manufacture
Crédit photo : DR

La Manufacture / d’après Retour à Reims, de Didier Eribon / adaptation et mes Laurent Hatat

Publié le 23 juin 2014 - N° 222

Le lendemain de l’enterrement de son père, Didier Eribon retourne à Reims et retrouve sa mère et le milieu avec lequel il a rompu. Laurent Hatat adapte ce livre indispensable, où l’intime nourrit la réflexion sociologique.

Comment avez-vous rencontré ce livre ?

Laurent Hatat : C’est un livre dont j’avais entendu parler dès sa sortie, et j’ai très vite compris que ce serait un livre important pour moi. Donc, comme souvent, je ne l’ai pas lu tout de suite ! Eribon lui-même parle de ces livres dont on sait qu’ils seront importants avant qu’on les lise. Quand je l’ai lu, enfin, ça a été fulgurant : je me suis retrouvé à plein d’endroits. C’était la première fois que quelqu’un formulait ce sentiment d’être étranger chez soi, dans l’exil d’un éloignement volontaire. Je n’avais pas les mots ; j’ai compris que c’était pensable, analysable. La force d’Eribon tient à son honnêteté intellectuelle : à tout moment, il se met dans l’obligation de cerner le moindre sentiment de honte, de gêne, il traque les non-dits d’où naissent la complexité des rapports humains. Il dépsychologise, ramène l’intime dans le champ social, le rationalise. J’ai été émerveillé par ce livre salvateur. L’idée de la nécessité d’un acte de théâtre a vite été très claire, tout de suite évidente. Le sujet me semblait essentiel et j’ai eu envie de le transposer pour continuer à toucher d’autres gens.

« Le théâtre aménage l’endroit de la densité émotionnelle. »

Comment avez-vous choisi de l’adapter  ?

L. H. : Ça aurait pu être un monologue, mais l’idée du personnage d’Eribon seul en scène a vite été évacuée. L’intérêt du passage à la scène réside dans la qualité émotive. A quel endroit le spectateur est-il au moins autant touché que le lecteur isolé ? La clarté intellectuelle provoque plaisir et émotion à la lecture, mais elle ne suffisait pas sur scène. J’ai donc eu envie de mettre en jeu le rapport humain entre le fils et la mère, le lendemain de l’enterrement du père, alors qu’il n’est pas venu aux obsèques. Face-à-face, lui avec sa quête (essayer de comprendre à quel endroit ça coince), et elle devant ce fils qui a porté ses espoirs de manière si différente et si inattendue. J’ai donc proposé au plateau le moment de la genèse du livre, celui du retour à Reims, pas plus : pas de happy end, juste une prise de conscience. Avec deux acteurs, Sylvie Debrun et Antoine Mathieu.

Tout se concentre-t-il donc sur le face-à-face entre la mère et le fils ?

L. H. : Eribon est très précautionneux avec sa mère dans le livre. Mais dès qu’on met ses mots dans sa bouche, leur violence en est décuplée. J’ai voulu travailler sur l’épure. L’émotion la plus juste est celle qui est en co-construction avec le spectateur, projetant dans le rapport entre la mère et le fils sa propre sensibilité. C’est un théâtre qui ne raconte pas tout, un théâtre qui s’adresse au cœur et à la raison, pas au ventre. Il s’agit d’interroger la géographie spatiale : se regardent-ils ou pas, s’écoutent-ils ou se coupent-ils la parole ? La situation n’est pas réaliste, mais elle est celle d’un aller-retour entre le passé et la perspective de ce qu’est le livre. L’atmosphère est très ténue, avec une présence en creux des images, pour ne pas fermer l’imaginaire. Le théâtre aménage l’endroit de la densité émotionnelle. Il s’agit d’essayer de cerner l’endroit où ça fait mal, où on est obligé de perdre quelque chose, cette fêlure interne dont on peut comprendre qu’elle ne se soignera pas, celle qui fait que le retour ne se fera jamais.

 

Propos recueillis par Catherine Robert

A propos de l'événement

La Manufacture / d’après Retour à Reims
du Dimanche 6 juillet 2014 au Samedi 26 juillet 2014
La Manufacture
2 Rue des Écoles, 84000 Avignon, France

Avignon Off. La Manufacture, 2, rue des Ecoles. Du 6 au 26 juillet à 15h50. Tél. : 04 90 85 12 71. Le 9 juillet, de 15h à 17h, rencontre avec Didier Eribon et Edouard Louis dans le cadre des Ateliers de la pensée (site Louis-Pasteur de l’Université d’Avignon). Le 10 juillet, à 18h, rencontre avec Didier Eribon à l’Espace 40 de la Manufacture.


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