La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Le Maître des marionnettes

Le Maître des marionnettes - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 mars 2012 - N° 196

Dominique Pitoiset s’est aventuré sur des terres inconnues. En coproduction avec le Théâtre National du Vietnam, il a conçu Le Maître des marionnettes, un hommage à l’art ancestral des marionnettes sur l’eau qu’il confronte à la modernité. Déroutant.

Le choix de Dominique Pitoiset soulève en effet de nombreuses interrogations. Le spectacle démarre par un long parcours, filmé caméra à la main, dans les rues d’Hanoi, à bord d’une moto, une parmi la multitude grouillante et sinueuse d’engins motorisés qui sillonnent la ville. Circulation périlleuse et anarchique, érotisme latent, vitalité vibrionnante des rues d’Hanoi précèdent un plan fixe sur un lac entouré d’une végétation d’un vert intense, sorte d’archétype éternel de la campagne vietnamienne que l’inflation d’images de la société contemporaine a imprimé dans nos rétines. Les coups de rame d’une barque rident silencieusement la surface laquée de l’eau. Le contraste est souligné. D’un côté la modernité tumultueuse, de l’autre la sérénité. Place aux marionnettes sur l’eau, filles du long fleuve tranquille de la tradition.

« On connaît toute chose mais le cœur humain reste insondable »
Ces marionnettes sont d’abord manipulées à vue. Au bout de longues perches, les marionnettistes vietnamiens plongés jusqu’à la taille dans le vaste bassin font glisser sur l’eau, dans l’eau, sous l’eau, serpents, poissons, tortues multicolores… Sur le côté, une chanteuse dont les chants sont traduits et surtitrés. Ils vantent la beauté de la nature, et suivant une philosophie toute bouddhiste, prônent le détachement face aux vanités de ce monde. Quelques instants, la langue sonne étrangement avant que l’oreille n’en accepte la beauté. Les racines culturelles d’un côté. De l’autre, l’artifice exhibé avant que les manipulateurs ne se retirent derrière leur rideau de fils. Deuxième tableau. Des dragons entrent en scène, ou tout du moins, en bassin. Tout rouges, ils crachent le feu du bout de leur museau. La cosmogonie des éléments. Les récits mythiques. L’eau, le feu. L’union des contraires. C’est bien la tradition qui prend le pas. Rien de négatif là-dedans. Seulement, le monde moderne se retire effectivement. C’est désormais la simple représentation des marionnettes sur l’eau qui fait spectacle. Et ce sera le cas jusqu’à la fin, à quelques exceptions près. Dominique Pitoiset veut-il ainsi faire œuvre de sauvegarde d’un patrimoine menacé ? Les marionnettes sur l’eau sont pourtant devenues une entreprise touristique d’envergure. En a-t-on ici une forme plus épurée ? Moins abâtardie par la nécessité commerciale ? Probablement, mais peu de spectateurs possèdent les clés. Il s’agit donc de se laisser transporter. De plonger le temps du spectacle dans la philosophie et la poésie que véhicule cette tradition. Soit. L’esthétique est soignée, pittoresque. La manipulation élégante sans virer au virtuose. Le rythme particulièrement lent incite à laisser de côté l’urgence contemporaine. Mais quelque chose fait obstacle. Quatre-vingt minutes peinent à faire accomplir le voyage. Le spectacle paraît osciller entre cliché et authenticité. Pourquoi ? Comme l’exprime une dernière maxime : « On connaît toute chose. Mais le cœur humain reste insondable »
Eric Demey


Le Maître des marionnettes, argument et conception de Dominique Pitoiset. : du 13 au 17 mars à la Scène Nationale Les Gémeaux à Sceaux. Tél : 01 46 6136 67 et à
L’Avant-Seine de Colombes le 20 mars. Tél : 01 56 05 00 76. Spectacle vu au TnBA en novembre 2011 lors de sa création.

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