Théâtre - Critique

Le jour où j’ai appris que j’étais juif !

Jean-François Derec dans Le jour où j'ai appris que j'étais juif ! Crédit : Philippe Hanula

Théâtre de L’Archipel / de et par Jean-François Derec / mes Georges Lavaudant

Jean-François Derec adapte et interprète le roman dans lequel il raconte son enfance et la découverte qui l’a bouleversée. Ecriture incisive, mise en scène au cordeau, interprétation hilarante et poignante et excellent viatique antiraciste !

« C’est l’antisémite qui fait le Juif. » dit Sartre dans Réflexions sur la question juive. Le petit garçon grenoblois, doté d’un prénom qui semblait attester de sa nature hexagonale, ne se doutait de rien, jusqu’à ce que Christine, dont il rêvait de voir les seins, lui proposa de lui montrer son zizi en échange… Mais la timidité retint le pantalon… Christine, piquée et déçue, révéla à Jean-François l’ampleur de la catastrophe avec laquelle il allait devoir composer : « Je sais pourquoi tu ne veux pas me le montrer. Parce que tu es juif et que tu as le zizi coupé en deux ! » Stupeur et tremblement ! « Ma mère était-elle au courant qu’elle avait mis au monde un enfant juif ? », s’inquiète le petit Jean-François. Car une autre catastrophe se cache derrière la révélation de Christine : celle de la Shoah, qui a exterminé la famille Dereczynski et auquel les parents de Jean-François ont échappé par miracle. Derec n’est donc pas breton… Il va falloir louvoyer pour que la mère, qui menace régulièrement de se jeter par la fenêtre à l’annonce des avanies que sa progéniture lui inflige, ne soit pas définitivement terrassée par cette terrifiante nouvelle.

Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous

Jean-François Derec raconte donc, d’étape en étape, sa vie dans les années 60, la volonté d’invisibilité et de respectabilité de ses parents au patronyme tronqué par prudence, et le chemin qu’il a dû parcourir jusqu’à aller enquêter en Pologne pour retrouver le souvenir de sa famille assassinée. La petite histoire du gringalet grenoblois raconte la grande histoire, celle de l’Europe antisémite, du silence des survivants et du mutisme de tous ceux qui préféraient regarder ailleurs pendant qu’on raflait, déportait et tuait. Si l’horreur transparaît dans chacune des anecdotes rapportées, Jean-François Derec ne se pose jamais en accusateur ni en moraliste. Il narre avec une drôlerie éclatante le quotidien de son enfance protégée par une mère qui rappelle celle d’Albert Cohen ou de Romain Gary, et plus généralement toutes celles qui, venues d’ailleurs pour s’installer ici, voudraient y voir leurs enfants vivre paisiblement. Plus encore qu’un impeccable plaidoyer contre l’antisémitisme, ce spectacle est un excellent éloge antiraciste. Comme Frantz Fanon reprit les analyses de Sartre pour penser la question coloniale, Derec étend son propos à toutes les formes d’ostracisme haineux. Il offre une salutaire, élégante et implacable leçon aux identitaires de tout poil, qui croient que les hommes peuvent être assignés à une religion, une couleur de peau, des coutumes ou une appartenance fantasmée.

Catherine Robert

A propos de l'événement

Le jour où j'ai appris que j'étais juif !
du Jeudi 4 octobre 2018 au Samedi 19 janvier 2019
Théâtre de l’Archipel
17 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris.

Jeudi, vendredi et samedi à 21h. Tél. : 01 73 54 79 79. Durée : 1h15. Spectacle vu au Théâtre du Chêne Noir, à Avignon.


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