Théâtre - Entretien

Au-delà des ténèbres

Théâtre du Soleil / Diptyque / Le dernier jour du jeûne / L’Envol des cigognes / écriture et mise en scène Simon Abkarian

Eblouissant comédien, homme de théâtre accompli : Simon Abkarian signe le texte et la mise en scène d’une saga magnifiquement vivante, alors que sévissent l’enfermement mental ou la guerre.

Quel est l’ancrage de ce diptyque ?

 Simon Abkarian : La Méditerranée, encore et toujours ! Un lieu métaphorique qui nous fonde, où existent malgré les guerres l’idée vigoureuse d’un champ de possibles, et toujours des émotions et des paroles fortes. Presque comme une sorte de naïveté. Le cynisme et la dialectique de la langue de bois n’y ont pas leur place, alors qu’en Europe il me semble que les choses se structurent dans une espèce de peur sociale et de protection autocentrée. J’ai grandi au Liban. A l’âge de 13 ans, la guerre civile a fait irruption chez nous. Nous avions les armes à la main, et nous faisions tout pour continuer à vivre. Dans cette saga, dont deux volets sont présentés au Théâtre du Soleil, j’ai totalement éludé les questions géographique et religieuse pour éviter toute connotation ou certitude, pour parler de mon quartier, du quotidien, de la famille, et par ce biais, du monde. Dans une géographie imaginaire et infinie.

 Avec d’abord et avant tout la parole des femmes…

 S.A. : L’enjeu essentiel au sein de la société moyen-orientale, c’est la femme. Tant que la population féminine sera oppressée, le Moyen-Orient demeurera muselé, n’avancera pas. Le corps de la femme est devenu une monnaie d’échange et la femme n’a rien à dire. Or sans les femmes le Liban n’aurait pas tenu. Ce sont elles qui font tenir les choses debout pendant que les hommes sont occupés à détruire. Le patriarcat et la misogynie sont ancrés dans les mœurs chez les hommes et chez les femmes. La soumission est devenue force de loi. C’est pourquoi la trilogie donne la parole aux femmes. Dans Pénélope Ô Pénélope, une épouse attend le retour de son mari parti à la guerre. Le dernier jour du Jeûne nous ramène au même endroit trente ans plus tôt, dans une tragi-comédie qui montre comment six femmes s’efforcent de s’émanciper du joug ancestral et dénouent un lourd secret. L’envol des cigognes se situe au milieu de la trilogie, et évoque le monde qui s’abîme au sein d’une famille déchirée par la guerre civile. Sans contexte précis mais dans un espace intime, familial, quotidien, qui me permet d’être frontal dans l’écriture.

 Qu’est-ce que cette fresque révèle ?

 S.A. : A partir du quotidien, j’éclaire comment on combat les démons qui émergent à l’intérieur de soi, et entre soi et les autres. La transposition de la vie sur le plateau met en exergue le tragique. Les esprits s’affinent, et on se raccroche à l’humour pour ne pas sombrer. Tout se révèle pendant une guerre. Une guerre civile est une situation très complexe, où chacun fait des choses qu’il ou elle pensait ne jamais pouvoir faire. On est très loin ici des dichotomies habituelles avec d’un côté les gentils et de l’autre les méchants. Cette fresque raconte des tranches de vie à l’intérieur d’un espace où est pratiqué la mort, il s’agit de résister aux démons, aux crimes, à soi, de lutter contre quelque chose d’irréversible, qui va advenir. Car à l’intérieur de ce combat perdu émergent des choses qui sont quasi à l’opposé du tragique, des choses inimaginables et inattendues. La résistance, magnifiée, transcendée, c’est l’essence même de la tragédie.

 

« La résistance, magnifiée, transcendée, c’est l’essence même de la tragédie. »

 Pourquoi avoir choisi l’écriture théâtrale ?

 S.A. : J’avais besoin de déployer la langue au théâtre. Je crois à la langue comme porteuse de pensée, de vision. Cette langue ne peut être réaliste, sinon elle est morte. Elle sollicite au contraire le spectateur à l’endroit de la réflexion, de la rêverie. Je n’essaie pas de révolutionner le théâtre, mais de faire en sorte que le théâtre me révolutionne moi. Ce qui est très fort au théâtre, c’est qu’on y voyage dans l’espace et le temps, avec les vivants et les morts. Je vis, je rêve et j’écris avec mes morts, et mes vivants. Tout cela advient grâce à l’art de jouer des actrices et des acteurs, qu’il y ait du texte ou pas. Ils forment le lien et le pont entre le monde dit sur un plateau, magnifié, structuré poétiquement et organiquement, et le public. Je travaille avec une équipe d’actrices et d’acteurs qui se connaissent et qui s’aiment, qui ne sont pas des interprètes mais des créatrices et des créateurs en recherche. Jouer, ce n’est pas une appréhension, c’est un vertige. Choisir le théâtre, c’est, comme au théâtre du Soleil, un entêtement dans le travail, dans la promesse artistique. On peut se soigner par les chants, les histoires, les danses.

Propos recueillis par Agnès Santi

 

Théâtre du Soleil, Cartoucherie, 75012 Paris. Du 5 septembre au 14 octobre.
Le Dernier Jour du jeûne, les mercredis 5 et 19 septembre, tous les vendredis à 19h30. Durée : 2h30. Lire notre critique dans ce numéro. L’Envol des cigognes, les mercredis 12 et 26 septembre, 3 et 10 octobre, tous les jeudis à 19h30. Intégrale le samedi à 16h et le dimanche à 13h. Durée : 3h15. Tél : 01 43 74 24 08.

A propos de l'événement

du Mercredi 5 septembre 2018 au Dimanche 14 octobre 2018
Théâtre du Soleil
Cartoucherie,route du Champ de Manoeuvre 75012 Paris.

Théâtre du Soleil, Cartoucherie, 75012 Paris. Du 5 septembre au 14 octobre.

Le Dernier Jour du jeûne, les mercredis 5 et 19 septembre, tous les vendredis à 19h30. Durée : 2h30. Lire notre critique dans ce numéro. L'Envol des cigognes, les mercredis 12 et 26 septembre, 3 et 10 octobre, tous les jeudis à 19h30.Durée : 3h20 avec entracte. Intégrale le samedi à 16h et le dimanche à 13h. Tél : 01 43 74 24 08.


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