Théâtre - Critique

L’Abattage rituel de Gorge Mastromas

Légende : L’Abattage rituel de Gorge Mastromas au Théâtre du Rond-Point. CR : Solange Abaziou

Retour à Dennis Kelly pour Chloé Dabert qui met en scène L’Abattage rituel de Gorge Mastromas, une pièce noire et acide de l’auteur anglais sur les rapports qu’entretiennent le pouvoir et la morale.

Ancienne protégée du CDDB de Lorient désormais artiste associée au Quai, CDN d’Angers, Chloé Dabert, après Orphelins en 2014, se tourne à nouveau vers Dennis Kelly, auteur anglais contemporain qui perpétue la tradition britannique du théâtre in-yer-face, avec des textes à la fois politiques et coups de poing qui cognent notamment sur les travers engendrés par le néo-libéralisme triomphant. Dans le genre, L’Abattage rituel de Gorge Mastromas, pièce écrite en 2013, suit la trajectoire du héros éponyme, de sa conception à ses vieux jours. Jeune homme ordinaire préférant comme tout un chacun ce qui a l’apparence du bien à ce qui a l’apparence du mal, Gorge Mastromas apprend par étapes à abandonner tout sens moral et gravit grâce à cela les échelons du pouvoir et de la fortune. Il rejoint ainsi les maîtres du monde, ces gens « riches et puissants (qui) possèdent tout parce qu’ils font n’importe quoi pour ça ». Un point de vue bien plus moral que social sur la conquête du pouvoir, qui place au cœur du succès la « faculté de mentir jusqu’au fond de ton cœur », autrement dit de tromper les autres pour arriver à ses fins, jusqu’à ne plus pouvoir entretenir avec quiconque de relations authentiques, au moins un tant soit peu fondées sur une réalité partagée.

Du storytelling qui interroge les ressorts de la crédulité

La question la plus passionnante que porte cette pièce est pour nous celle du rapport à la vérité. Des mensonges d’hommes d’affaire rachetant pour rien une entreprise et s’engageant à ne pas licencier, à ne jamais délocaliser, à l’inflation de fake news que produisent sans vergogne les politiques à la Trump, on sent bien qu’à l’ère de la post-vérité les succès se construisent de plus en plus impunément autour de légendes alimentées par le seul intérêt de ceux qu’elles servent. Un storytelling qui interroge les ressorts de la crédulité des dominés et qui est d’une grande actualité même si l’écriture de Dennis Kelly paraît, elle, d’une modernité un peu désuète. Cet art de raconter des histoires qui était innovant au début du siècle, se nourrissant des méthodes d’écriture scénaristiques, de la crise morale du capitalisme et de la violence croissante des rapports sociaux semble aujourd’hui perdre de son mordant. Comme des trucs un peu usés, phrases interrompues, répétées, dialogues qui se chevauchent, personnages froids et rapports déshumanisés peuplent cette pièce qui se termine un peu trop bien – du point de vue de la réhabilitation des vraies valeurs. La mise en scène limpide de Chloé Dabert dans une scénographie modulable et ingénieuse de Pierre Nouvel, la qualité incontestable de l’ensemble des comédiens servent pourtant impeccablement l’ambition terrible et ô combien nécessaire que porte ce texte, celle d’ausculter les parts sombres et méconnues de l’homme et de la société.

Eric Demey

A propos de l'événement

L’Abattage rituel de Gorge Mastromas
du Mercredi 19 avril 2017 au Dimanche 14 mai 2017
Théâtre du Rond-Point
Avenue Franklin Delano Roosevelt, 75008 Paris, France

Du 19 avril au 14 mai, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 15h30, relâche le lundi. Durée : 2h. Spectacle vu au Quai, CDN d’Angers.


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