La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Kanata – Épisode I – La Controverse par Robert Lepage et le Théâtre du Soleil

Kanata – Épisode I – La Controverse par Robert Lepage et le Théâtre du Soleil - Critique sortie Théâtre Paris Théâtre du Soleil
© Michèle Laurent Kanata, une fresque captivante.

mes Robert Lepage / avec les comédiens du Théâtre du Soleil

Publié le 19 décembre 2018 - N° 272

Robert Lepage et le Théâtre du Soleil que lui confie Ariane Mnouchkine créent une fresque ample, intense et captivante, qui éclaire l’histoire douloureuse des Autochtones du Canada et interroge l’humain avec lucidité et tendresse.   

Lors de la scène inaugurale du spectacle paraît parmi d’autres œuvres le portrait de l’autochtone Josephte Ourné par le peintre Joseph Légaré (1795-1855). Leyla Farrozhad, restauratrice au musée des Beaux-Arts du Canada, et Jacques Pelletier, commissaire d’exposition, regardent, admirent, dialoguent, élucident. Une double rencontre se noue : entre Leyla et Jacques, entre l’œuvre et ceux qui l’appréhendent. Dans le prolongement de cet échange, le spectacle non seulement éclaire l’histoire méconnue des Premières Nations du Canada mais aussi interroge la transmission de cette histoire, à travers une multiplicité d’intrigues qui s’imbriquent et se répondent, nourries par une pluralité de regards et d’outils qui les traduisent – de la peinture du XIXème siècle au documentaire tourné aujourd’hui à Vancouver par Tobie. L’écriture scénique captivante donne corps à ce foisonnement en traversant divers espaces et époques. Une forêt détruite par les tronçonneuses ; un enfant arraché des bras de sa mère Louise, qui fut elle-même arrachée à son environnement et placée dans un sinistre pensionnat ; la rue Hastings à Vancouver, quartier de misère, drogue et prostitution, où échouent de nombreuses autochtones, dont la jeune Tanya ; un loft voisin où s’installent  Miranda, peintre en devenir, et son compagnon Ferdinand, apprenti comédien – écho à La Tempête shakespearienne ; une salle de shoots où se démène la travailleuse sociale Rosa ; un commissariat qui reçoit mollement une plainte pour la disparition de Tanya ; une porcherie où sévit un tueur en série, Robert Pickton, nom d’un meurtrier réel condamné à la prison à perpétuité en 2007  (Maurice Durozier est absolument glaçant). A la manière virtuose du Théâtre du Soleil dans les mises en scène d’Ariane Mnouchkine – vigie attentive tout au long du projet -, les comédiens manipulent les éléments du décor avec vivacité. Quelques flottements dans l’interprétation de certains lors des premières représentations ont été corrigés.

Un théâtre de la rencontre

La controverse mentionnée dans le titre de la pièce fait suite au projet d’exposition de Miranda, amie de Tanya, qui trouve un sens à son art lorsqu’elle décide de peindre les âmes des femmes autochtones disparues. Le projet affronte des « vents contraires » : elle n’a pas demandé l’autorisation des familles, et certains refusent qu’une étrangère réalise de tels portraits. Cette controverse rappelle l’intense polémique née l’été dernier lorsqu’une tribune publiée dans la presse canadienne dénonça l’absence de comédiens autochtones dans le spectacle. Le projet fut dans un premier temps annulé, avant un ressaisissement. Fort heureusement. Car la pièce est une subtile mise en jeu qui rencontre l’altérité et interroge l’humain dans un geste lucide, âpre, mais aussi magnifiquement tendre. En plusieurs langues, elle affirme sa recherche de compréhension, sa solidarité avec une communauté cruellement meurtrie. L’ensemble célèbre la création artistique autant que l’amour dont les humains dont capables, sans surplomb ni pathos. Les exils qu’ont connus de nombreux comédiens du Théâtre du Soleil imprègnent le jeu et l’intrigue même, comme lorsque Leyla, mère adoptive de Tanya, s’exprime de manière déchirante en persan lors d’une très belle scène. « Je est un autre » au théâtre. Comme le poète, Robert Lepage et la troupe du Théâtre du Soleil posent leur regard curieux et aigu sur le monde. Au-delà des étendards, des injonctions, des cadres figés, des idéologies exclusives, de la confrontation trop souvent instrumentalisée entre colonisateur et colonisé (un domaine où la réparation s’impose), de l’accusation en l’espèce absurde d’« appropriation culturelle », ils ont ensemble fabriqué cette fresque en mouvement qui embrasse des histoires qui ne sont pas les leurs, en déployant une quête obstinée, bouleversante,  universelle. Ce moment suspendu offert en partage est à voir absolument. A vos agendas !

Agnès Santi

A propos de l'événement

Kanata - Épisode I - La Controverse par Robert Lepage
du Samedi 15 décembre 2018 au Dimanche 17 février 2019
Théâtre du Soleil
Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris.

Jusqu’au 24 février, du mercredi au vendredi à 19h30, le samedi à 15h et à 20h, le dimanche à 13h30

Relâche exceptionnelle mercredi 20 et jeudi 21 février

Du 15 au 31 mars, le vendredi à 19h30, le samedi à 15h et à 20h, le dimanche à 13h30. Tél : 01 43 74 24 08. Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Durée : 2h30, entracte inclus.


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