La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Juste la fin du monde

Juste la fin du monde - Critique sortie Théâtre
Photo : Brigitte Enguérand Le fil inextricable des frères et sœurs entre eux (Elsa Lepoivre, Laurent Stocker, Julie Sicard et Pierre-Louis Calixte)

Avec le talent souriant de Michel Raskine, une entrée vibrante au Français de l’œuvre de Lagarce dont l’écriture allie reconnaissance poétique et tristesse infinie des familles et des jours.

Juste la fin du monde estune pièce en forme de  testament de 1990 alors que Jean-Luc Lagarce se sait atteint du sida, soit la gravité dévoilée d’un projet pudique d’écrivain sur l’allée de sa mort. Le héros narrateur revient chez lui afin d’apprendre à sa mère, son frère et sa soeur la terrible nouvelle. Mais pourquoi vouloir faire retour chez ceux qu’on a voulu quitter ? Peut-être dans l’espoir salvateur de trouver l’abri ultime qu’est tout repère originel, un refuge pour bêtes traquées. Dans la symbolique de la vénerie, le retour figure  le mouvement du cerf qui revient avec ruse sur ses voies pour mettre les chiens en défaut. À travers la mise en scène de Michel Raskine, le retour dans le giron familial du héros Louis/Lagarce s’associe à celui d’un animal royal qui aimerait à l’heure humaine de sa disparition, paraître bon ou meilleur face à ceux qu’il a déçus, ce qui serait une tromperie. Les motifs de l’écriture – l’incompréhension et l’épreuve de l’amour, la fuite et l’abandon – dessinent les brisées, ces branches qu’à la chasse à courre, le veneur casse sans les couper pour reconnaître l’endroit où la bête a été détournée. Dans la pièce, ces stations intimes d’une passion familiale rude correspondent aux injonctions des personnages, des instantanés sonores d’appareil photo qui fixent une fois pour toutes hors de l’oubli la scène de l’enfance enfuie. Le public, pris à partie, écoute le clic sec des images et des souvenirs tendres et amers.

Une tentative de recoller les débris dispersés du miroir de la vie
La mère (Catherine Ferran) en maîtresse femme trône au-dessus des désaccords de ses trois enfants. Elle a des égards pour chacun, que ce soit Antoine, le frère cadet (Laurent Stocker brut et sensible) accompagné de sa femme Catherine (bonne humeur conciliante d’Elsa Lepoivre) ; elle découvre enfin ce frère aîné absent depuis trop longtemps. Que ce soit Suzanne aussi, la benjamine (brûlante Julie Sicard) ; elle a toujours rêvé mythiquement d’un grand frère auréolé de mystère. Mais qu’on ne s’y trompe pas, personne n’est dupe. Antoine travaille dans une petite usine d’outillage, il est aux antipodes des préoccupations intellectuelles de Louis. La lucidité de cet ouvrier trivial frappe de plein fouet l’écrivain : « Tout n’est pas exceptionnel dans ta vie, dans ta petite vie, c’est une petite vie aussi… » La parole sinueuse et répétitive cisèle le discours, ajoutant sans fin justesse et précision dans cette prétention de vouloir tout dire alors que l’essentiel s’éclipse. Ce théâtre se donne pour tel – plateau nu et coulisses à vue -, une tentative de recoller les débris dispersés du miroir de la vie. La vive émotion que provoque le spectacle provient de son balancement intime entre une mélancolie amusée sur l’origine sentimentale de notre présence au monde et sa dérision affichée.
Véronique Hotte


Juste la fin du monde
De Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Michel Raskine, du 1er mars au 1er juillet 2008 en alternance salle Richelieu, matinées 14h, soirées 20h30 à la Coomédie-Française Place Colette 75001 Paris Tél : 0 825 10 16 80 (0,15 centime d’euro la minute)

www.comedie-francaise.fr

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