Théâtre - Critique

Ithaque Notre Odyssée 1

Ithaque, aux ateliers Berthier. CR : Elizabeth Carecchio

Odéon – Théâtre de l’Europe / d’après Homère / adaptation et mes Christiane Jatahy

En s’inspirant de l’œuvre d’Homère, Christiane Jatahy fait spectacle d’un monde privé de futur et continue de construire une œuvre unique, déstabilisante et passionnante à la fois.

De quoi Ulysse est-il le nom ? C’est la question qui hante l’espace humide et suspendu d’Ithaque, Notre Odyssée 1. Que peut représenter aujourd’hui, dans notre monde, le héros matriciel de la littérature occidentale ? Dans cette mise en scène de la brésilienne Christiane Jatahy, celui qui, pour vaincre le Cyclope, eut l’opportune malice de se nommer Personne, devient beaucoup de monde et de choses à la fois. L’ex- président brésilien Lula, le migrant, le désir, un musulman, la démocratie, un homme violent, le futur et bien d’autres interprétations encore traversent le plus rusé des grecs, diffracté en trois comédiens français. Avec eux sur scène, trois comédiennes brésiliennes, actrices fétiches et formidables de Christiane Jatahy, ex-trois sœurs tchékhoviennes de What if they went to Moscow qu’on avait pu découvrir en 2016 à la Colline. En entrant dans la salle, on se trouve d’ailleurs renvoyé deux ans en arrière : même décor d’appartement contemporain, même séparation de la scène pour un spectacle à deux plateaux que chaque moitié des spectateurs découvre successivement et séparément. De Tchekhov à Homère toujours, même thématique de l’attente et même atmosphère de fête dès le départ plombée de tristesse.

Des instants de grâce d’une beauté sidérante

D’un bord de scène, ils sont Ulysse et elles sont Calypso. De l’autre et simultanément, les mêmes comédiens sont Ulysse toujours, mais les mêmes comédiennes deviennent Pénélope. Le spectateur devine et entend par bribes ce qui se joue sur l’autre rive. Les acteurs passent de l’une à l’autre à travers deux immenses et superbes rideaux de fils suspendus. Entre les deux, c’est l’intime et l’espace de l’image cinématographique. Et dans ce monde duel, la fête tourne court. Faute d’ivresse ? Ici, en effet, il n’y a que de l’eau, métaphore d’un monde où les océans et les larmes montent lentement, menaçant notre humanité. Pas de fable écologique cependant avec ce plateau que le liquide envahit progressivement, mais l’image d’un monde qui s’alanguit, se corrompt, et finalement sombre à redouter/attendre on ne sait quoi, le départ/retour peut-être d’un bonheur qu’il n’a jamais connu. Conçu à partir d’un canevas enrichi d’improvisations et de témoignages, Ithaque prend forme à la vitesse de la marée. La représentation conjugue le naturel d’échanges que seul peut faire naître le travail de plateau à une trame qui assure toute la subtile solidité de l’ensemble. Flottant parfois, patientant pour dessiner un sens, puis en délivrant à la pelle sans jamais verser dans le définitif, le spectacle décourage certains spectateurs qui quittent le bateau. Ceux qui restent en seront récompensés. Les deux faces du plateau n’en forment plus qu’un maintenant. La dernière partie se joue à vue. Elle est envoûtante, surprenante, magique, ponctuée d’instants de grâce d’une beauté sidérante. Devant nos yeux mouillés, Christiane Jatahy et les siens poursuivent leur odyssée.

Eric Demey

A propos de l'événement

Ithaque Notre Odyssée 1
du Vendredi 16 mars 2018 au Samedi 21 avril 2018
ATELIERS BERTHIER
1 rue André Suarès, 75017 Paris

du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h. Tel : 01 44 85 40 40. Durée : 2h. Le spectacle sera repris au 104 à l’automne 2018.


Mots-clefs :, ,

A lire aussi sur La Terrasse

Recevez le meilleur
du spectacle vivant

Abonnez-vous gratuitement à notre newsletter pour recevoir chaque semaine dans votre boîte email le meilleur du spectacle vivant : critique, agenda, dossier, entretien, Théâtre, Danse, Musiques... séléctionné par la rédaction