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La musique Baroque en France

Entretien Pierre François / Les spécificités économiques du mouvement baroque

Entretien Pierre François /
Les spécificités économiques du mouvement baroque - Critique sortie
Photo Pierre François. DR

Publié le 10 juillet 2008

Entretien Pierre François /
Les spécificités économiques du mouvement baroque

Chercheur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, le sociologue Pierre François s’est spécialisé dans l’étude des milieux artistiques, et notamment du mouvement « baroqueux ». Il a publié Le monde de la musique ancienne : Sociologie économique d’une innovation artistique (Economica, 2005).

Quelle est la différence de profil sociologique entre un musicien d’un ensemble sur instruments anciens et celui d’un orchestre « moderne » ‘
 
Pierre François : Jusqu’à la fin des années 1970, leurs profils étaient vraiment différents. Les musiciens jouant sur instruments anciens étaient davantage tournés vers l’anticonformisme. Ils s’inscrivaient dans la mouvance post-68, donnant des concerts en tuniques indiennes dans des petites églises. Il y avait une sensibilité comparable dans les formations de musique contemporaine. Par ailleurs, contrairement aux orchestres modernes, il y avait chez les musiciens baroques un mélange entre amateurs et professionnels. Aujourd’hui, la situation a changé, car la musique ancienne est devenue un employeur important. La seule différence concerne les statuts : les membres d’orchestres modernes sont des permanents, et les « baroqueux », des intermittents. Ce qui s’explique par le fait que le répertoire joué par les ensembles sur instruments anciens est souvent à géométrie variable, et que le statut d’intermittent permet cette réactivité artistique.
 
Quel est l’état du marché du travail dans la musique ancienne’
 
P.F. : Pendant longtemps, le marché était plutôt favorable, car il y avait un écart entre l’offre et la demande. Aujourd’hui, cet écart tend à se réduire. Des différences subsistent selon les spécialités. Pour les violonistes, il en faut beaucoup dans les orchestres, donc il y a une demande. Pour les cuivres, on a besoin d’instrumentistes, car il y en a très peu de bon niveau. Par contre, il n’y a pas de travail pour les clavecinistes, car il y en a beaucoup d’excellents.
 
« Il est aujourd’hui très difficile de se faire un nom, car l’espace « baroque » est saturé. »
 
Y a-t-il dans ce domaine une bonne jonction entre formation et insertion professionnelle ‘
 
P.F. : C’est l’une des meilleures qui soient. Pour la simple raison que les professeurs et les employeurs sont les mêmes. Par exemple, William Christie a longtemps été professeur au Conservatoire de Paris. Les enseignants sont ainsi susceptibles de faire entrer leurs étudiants dans leurs ensembles. Tandis que dans les cursus modernes, il y a de nombreux professeurs qui ne sont que professeurs.
 
Pensez-vous que la créativité de la démarche artistique des baroqueux soit liée à la précarité de leur statut ‘
 
P.F. : Il y a une créativité économique, car les ensembles ont le couteau sur la gorge. Il n’y a pas d’autre marché du travail aussi violent. Les ensembles qui subsistent sont ceux qui, outre un bon directeur musical, possèdent un administrateur de grand talent. Mais sur le plan artistique, il n’y a pas de corrélation stricte. Prenez l’Orchestre philharmonique de Berlin, il n’y a pas plus fonctionnaire, et c’est l’une des meilleures formations au monde.
 
Quel est le profil des chefs des ensembles baroques ‘
 
P.F. : Dans ce domaine, le chef d’orchestre a le pouvoir artistique absolu, mais aussi le pouvoir économique. Il en use souvent, et cela se traduit par des logiques de courtisanerie… Le salariat a d’ailleurs été inventé pour faire face à l’arbitraire des employeurs. En majorité, les chefs « baroqueux » n’ont pas été formés à la direction. Ils sont le plus souvent issus du rang, mais ont eu plus d’ambition que les autres. Certains ont un vrai appétit de pouvoir.
 
Existe-t-il un public type pour ce répertoire ‘
 
P.F. : Il n’y a pas eu d’études rigoureuses réalisées sur ce sujet. On peut néanmoins remarquer que le public est souvent moins riche mais plus intellectuel que celui des concerts traditionnels. Il y a beaucoup de professeurs, d’étudiants qui vont écouter le baroque. Pour les maisons de disque, c’est un public susceptible d’acheter aussi du jazz ou même de la pop. Car c’est toujours tonal, mélodique. Polnareff-Scarlatti, même combat !
 
Comment voyez-vous l’avenir de ce courant ‘
 
P.F. : Il y a une forme de routinisation qui se met en place, mais de bonne qualité. Il est par contre aujourd’hui très difficile de se faire un nom, car l’espace « baroque » est saturé. Les Vincent Dumestre et Patrick Cohen sont parmi les derniers à avoir pu se faire une place.
 
Propos recueillis par A. Pecqueur

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